Alain FINKIELKRAUT


14 novembre 2016

Aujourd’hui Alain FINKIELKRAUT pour son désormais célèbre « Bob Dylan, Prix Nobel de Littérature ? Mais, enfin, la poésie, cela ne se chante pas! »

J’avoue avoir beaucoup de mal avec Alain Finkielkraut.

Parce que je reconnais humblement n’avoir jamais rien lu qu’il n’ait écrit (sauf peut être un ou deux articles publiés dans la presse bien pensante, comme dirait Zemmour, mais qui m’ont tellement marqué que cela ne m’est pas resté) et que je situe bien plus ce qu’il est et la pensée qu’il véhicule à raison de ses passages plus ou moins fracassants à la télévision.

Je sais aussi qu’il est homme de radio et que, de fait, il occupe sans doute une place médiatique pour le moins enviable.

Notre Académicien, vu qu’il est autorisé à porter l’habit vert et l’épée, où il occupe le fauteuil jusqu’alors dévolu à Félicien Marceau (ce qui est une forme de pied de nez de l’Histoire, vu les soucis connus par l’intéressé pendant la période de la Libération), s’est surtout rendu célèbre et visible, aux yeux de l’opinion publique, par un certain nombre de « morceaux de bravoure » que nous allons rappeler.

Passe encore qu’Alain Finkielkraut ait fait partie des agitateurs d’idées de mai 68, il y a belle lurette que le regretté Guy Hocquenghem a tiré le portrait de tous ceux qui, animés d’une inextinguible fièvre révolutionnaire dans leur jeunesse, ont fini par rouler dans les ornières du conservatisme le plus achevé.

Partie prenante du mouvement des « Nouveaux Philosophes » à la fin des années 70, nourris d’anti marxisme radical, Finky a ainsi participé avec Bernard Henri Lévy, André Glucksmann et d’autres à ce mouvement d’idées, première manifestation éclairante en France de la capacité de certains media à construire artificiellement une forme de « prêt à penser » immédiatement consommable.

Le groupe Perdriel, alors riche du Nouvel Observateur et du Matin de Paris, fut à l’origine de ce mouvement, et il ne faut sans doute pas oublier dans cette affaire que l’un des objectifs plus ou moins évidents du dispositif était, en procédant à la critique radicale du socialisme d’Etat et notamment des régimes des pays de l’Est, de servir un objectif de promotion du socialisme démocratique, pour ne pas dire de la social démocratie.

Mais le temps passant, Alain Finkielkraut laisse l’impression d’avoir quitté les rivages agités de la Gauche prolétarienne (quasi maoiste) et de la social démocratie de bon aloi pour ceux, plus surprenants encore, du conservatisme.

Dire que la Shoah est l’un des vecteurs essentiels du positionnement de l’individu est une évidence et la dimension communautariste est de plus en plus affirmée dans la démarche de l’intéressé.

Si nous partageons avec lui l’émotion devant l’horreur de ce qui fut commis, pouvons nous accepter, avec lui, qu’elle devienne un argument d’autorité dans le débat d’idées, comme pour couper court à toute controverse intellectuelle parfois fructueuse ?

L’un des faits d’armes les plus remarquables d’Alain Finkielkraut réside, de mon point de vue, dans sa condamnation du film « Underground » réalisé par Emir Kusturica, qui permit pourtant au cinéaste d’origine yougoslave d’obtenir en 1995, sa seconde Palme d’Or à Cannes après celle décrochée pour « Papa est en voyage d’affaires ».

Notre académicien reprocha alors à Kusturica d’avoir fait un film pro serbe, alors même qu’avaient été connues du monde entier nombre des exactions commises (de part et d’autre au demeurant comme dans toute guerre civile ignoble qui se respecte) lors de la guerre en ex Yougoslavie.

L’assimilation parut alors aisée entre les agissements coupables des Milosevic et Karadzic à l’endroit des Bosniaques et ceux des Nazis à l’égard des Juifs d’Europe.

La Cour pénale internationale de La Haye a réglé la question.

Manque de chance, si l’on peut dire, c’est que le critique ne s’appuyait que sur l’ouï dire, puisqu’il n’avait point vu le film.

Perdant notamment l’occasion, comme tous ceux qui aiment le cinéma de Kusturica, de repérer au travers des scènes d’Underground les références cinéphiliques plus ou moins explicites de l’auteur.

Comme d’éviter le contenu critique du film, usant à tire larigot d’une forme de distanciation pour évoquer des événements douloureux.

Sans parler de la musique de Goran Bregovic, et notamment le fameux « Kalashnikov », hommage dérisoire au célèbre fusil mitrailleur…

Que Finkielkraut, d’une certaine manière, n’ait pas compris que Kusturica était l’enfant caché de Fellini et quelque chose comme le fils spirituel de Huston est finalement à la fois triste pour lui et somme toute cocasse.

Passons sur le fait que Finkielkraut ait, par la suite, « racialisé » le mouvement éruptif des banlieues de 2005 qui conduira, comme nous le savons, à la puissante mobilisation de la jeunesse contre le « contrat première embauche », oubliant par là même que si les discriminations à l’oeuvre en France ont parfois un faciès, elles se nourrissent aussi et surtout des inégalités sociales.

Passons aussi sur la crise de nerfs de l’intéressé sur un plateau télé où il « débattait » avec Abdel Raouf Dafri, scénariste du film « Un prophète » de Jacques Audiard et de la série policière Braquo ou sur la manière dont Finkie fut accueilli au printemps dernier pendant l’une des « Nuit debout » pour en venir à son dernier chef d’oeuvre définitif.

A savoir son excellente réaction à l’annonce de l’attribution du Prix Nobel de Littérature à un certain Bob Dylan, né Robert Allen Zimmermann, compositeur, interprète, père spirituel, peintre, acteur de cinéma, nord américain né à Duluth (Minnesota) en 1941.

Alain Finkielkraut s’est déclaré scandalisé à l’annonce de cette attribution, indiquant notamment cette sentence définitive « la littérature, cela ne se chante pas ! ».

Et d’embrayer évidemment sur le déclin de civilisation que cela aurait impliqué…

Etre à l’Académie Française et sortir une pareille ineptie est proprement stupéfiant !

Car enfin, l’Illiade, l’Odyssée, l’Enéide, avant d’être de la littérature classique qui fait travailler élèves de collège, latinistes ou hellénistes en herbe, ce n’est rien d’autre que des poèmes chantés, destinés à être déclamés sur un fond musical, même limité à l’accompagnement d’une lyre à quatre cordes…

Et avant l’écrit, il y eut l’oral pour servir de terreau littéraire et intellectuel à l’humanité naissante.

Les exemples, plus près de nous, ne manquent pas.

La tradition du lied allemand n’est elle pas fondée, pour ne donner qu’un exemple, sur l’utilisation de la poésie nationale comme matériau rythmique associé à la musique des Schubert, Wolf, Brahms ou encore Strauss ?

Purcell n’avait il pas, en son temps, mis de la musique sur les œuvres des poètes élisabéthains et Gabriel Fauré n’a t il pas pris les mots de Verlaine pour les habiller de notes ?

Que dire encore des grandes œuvres chorales et symphoniques, notamment la poignante symphonie « Auferstehn » de Gustav Mahler ou les Kindertotenlieder ?

Et la musique qui donne ses accents à l’Union européenne n’est elle pas l’accompagnement génial pensé par Beethoven sur les vers de Schiller et de son « Ode à la Joie », appel à peine déguisé à la lutte pour la Liberté ?

Sans en rester à la musique dite savante, comment ne pas rappeler que l’oeuvre de bien des poètes est devenue d’autant plus accessible au grand public qu’elle avait été mise en musique comme ce fut notamment le cas avec Aragon, si bien chanté par Léo Ferré, Jean Ferrat, ou Bernard Lavilliers ?

Georges Brassens lui même chanta les vers d’Hugo ou de Paul Fort en plus des textes ciselés à la pointe courte (clin d’oeil) qu’il écrivait pour lui même…

Bob Dylan est tout sauf un inculte, contrairement sans doute au Président que les Etats Uniens viennent d’élire.

C’est même d’une certaine manière «  Sponge Bob », vu qu’il a intégré Kerouac, Whitman, Dylan Thomas, et bien d’autres issus de la beat generation, des Allen Ginsberg à Lawrence Ferlinghetti, sans oublier Woody Guthrie et qu’il a doublé ses influences littéraires locales de sa découverte de Rimbaud et de bien d’autres auteurs européens, sans oublier son approche de la psychanalyse comme de la peinture du XXe siècle.

Regardez l’espace d’un instant comment est faite la pochette de l’album « Desire » du milieu des années 70 ou comment est conçu le « clip » de Series of dreams, l’un de ses titres majeurs des années 90…

Alors, voilà, le truc, c’est que Bob Dylan a déjà commis environ cinq cents chansons (en général paroles et musique, même s’il lui est arrivé de confier les arrangements à d’autres), ce qui, toutes choses égales par ailleurs, se rapproche de la production d’un Schubert…

Artiste changeant, mutant, il a enregistré des versions différentes des mêmes titres, tantôt acoustiques, tantôt électriques, modifiant de fait les climats et la rythmique même de ces chansons, tandis que d’autres interprètes (nombreux) reprenaient souvent ses plus grands succès pour les inscrire à leur répertoire.

Dylan est un chanteur folk, purement acoustique, quand il débute et il va, ensuite, passer par des œuvres plus électriques, tirant souvent vers le blues (comme dans le fameux album Highway 61 Revisited), ou plus vers le rock’n’roll.

Dans un album récent, il est même devenu crooner !

Interprète des révoltes de la jeunesse américaine des années 60 (même s’il semble s’être méfié assez rapidement d’être assimilé à un protest singer comme d’autres artistes de l’époque), son œuvre dit aussi le désespoir amoureux, les colères face aux injustices et évoque aussi, parfois, des univers quasi surréalistes.

Comme dans Desolation Row, le titre (fort long en durée pour l’époque) qui conclut Highway 61 Revisited, où il chante, entre autres

Maintenant à minuit tous les agents
Et l’équipe de surhommes
Sortent et ramassent tous ceux
Qui en connaissent plus qu’eux
Puis ils les amènent à l’usine
Où la machine à crise cardiaque
Leur est attachée aux épaules
Ensuite la paraffine
Est amenée des châteaux
Par des assureurs qui vont
Veiller à ce que personne ne s’échappe
Vers l’Allée de la Désolation

Tout cela pour prouver, s’il en était besoin, à quel point il faut se garder de jugements péremptoires et d’autorité sur l’oeuvre d’un artiste qui est, aussi, à sa manière, et de par son parcours, un condensé de la culture de son pays.

Ce qui mérite bien un Nobel.