DÉBAT SUR LA SITUATION GRECQUE AU SÉNAT : ENTRE TRAGI COMÉDIE ET CARICATURE

 

La situation de la Grèce, ce cher pays méditerranéen dont les difficultés économiques ne datent pas d’hier (l’ancien Premier Ministre Dominique de Villepin a rappelé, dans un article publié sur le site de Mediapart, que le pays avait été une « colonie britannique » après avoir été une « colonie ottomane » pendant trois siècles et Le Monde indiqué, dans sa version électronique, que le pays avait déjà été sous tutelle budgétaire et financière étrangère entre …1898 et 1936), a fait cette semaine l’objet de débats au Parlement.

Il s’agissait, en fait, de donner le quitus du vote de nos parlementaires à la participation de la France au « processus » pouvant conduire à la définition et à la mise en œuvre d’un troisième plan « d’aide » à la Grèce, plan d’aide évidemment soumis à « conditions ».

Avant même d’aller plus loin, je dois avouer que ce principe qui fait que la zone euro mobilise son potentiel financier pour un de ses membres en « conditionnant » ou « conditionnalisant » (mauvaise traduction française du globish en vigueur) est peut être à la base du fait que ladite aide puisse échouer à atteindre ses objectifs…

S’il fallait seulement une preuve ou une démonstration de ce problème des « conditions », nous pourrions la trouver, par exemple, dans l’article du Prix Nobel américain Paul Krugman, sorte de Ministre des Finances « fantôme » de l’actuelle administration US, paru en février dans les colonnes du New York Times et intitulé « Weimar sur la mer Egée ».

Dans cet article, Krugman indique notamment que la déperdition de richesse nationale subie par la Grèce depuis le début de la crise en 2008 – 2009 est l’équivalent de la chute de la valeur de la production intérieure allemande de l’immédiat avant guerre de 1914 – 18 au Traité de Versailles.

La Grèce, d’une certaine manière, a donc connu, depuis cinq ans, les ravages de la guerre…

J’ai eu l’occasion d’assister, dans l’anonymat du public, au débat parlementaire sur la Grèce mené au Palais du Luxembourg.

Comme le public ne peut prendre de notes, je me suis donc reporté aux comptes rendus publiés sur le site du Sénat, comptes rendus accessibles assez aisément sur un site au demeurant plutôt « souple ».

Et je dois avouer que la lecture de certaines interventions m’a laissé pantois.

Ainsi en est il de celle de M. Jean BIZET, sénateur de la Manche pourtant expérimenté (il est élu depuis 1996) qui, intervenant au nom du groupe Les Républicains (ex UMP) a notamment dit (je cite)

Au terme d’une nouvelle nuit de négociations dont seule l’Europe a le secret, l’accord trouvé par les chefs d’État et de gouvernement de la zone euro éloigne – pour un temps au moins, peut-être – le spectre d’une sortie chaotique de la Grèce de la monnaie unique. Cependant, cet accord a, me semble-t-il, comme un air de déjà-vu !

Voilà en effet plus de cinq ans que, périodiquement, l’Europe et la Grèce semblent condamnées à rejouer encore et toujours la même scène. Depuis 2010, deux plans d’aide d’un montant total de 240 milliards d’euros ont été mis en œuvre pour aider les Grecs à surmonter les difficultés auxquelles ils devaient faire face.

Dans la tourmente économique et financière que connaissait alors notre continent, la solidarité européenne a joué à plein. Elle était indispensable. D’autres pays que la Grèce en ont d’ailleurs également profité. Ils sont désormais en voie de rétablissement car, eux, ont fait les réformes qui s’imposaient.

Pourtant, aujourd’hui, la dette grecque atteint des records – à 180 % du PIB. Elle serait, au demeurant, encore plus élevée si, en 2012, les États européens n’avaient pas contraint les créanciers privés à assumer leur part de risque et à effacer l’équivalent de 107 milliards d’euros qu’ils détenaient en obligations et en bons du Trésor.

La BCE a également contribué à l’expression de la solidarité européenne. Cela fait maintenant cinq mois qu’elle porte à bout de bras le système bancaire grec et, donc, l’économie du pays. Elle lui a ainsi fourni près de 90 milliards d’euros de liquidités d’urgence, alors que, parallèlement, les déposants ont retiré depuis décembre 2014 plus de 40 milliards d’euros, ce qui équivaut à près de 25 % du produit intérieur brut.

Pour tous ceux qui lisent les articles de ce site consacrés à la Grèce, il est évident que le discours de M. BIZET est frappé d’approximations dont on ne sait si elles procèdent d’une méconnaissance du dossier ou de la volonté de faire croire à quelque chose.

Reconnaissons au moins au discours concerné un point de vérité : l’accord du 12 (ou du 13) juillet a un air de déjà vu, au motif que les « conditions » posées à sa signature par l’Allemagne sont, point par point, exactement les mêmes que celles qui figuraient dans le contenu du deuxième plan d’aide à la Grèce…

Je vous invite, pour le coup, si le cœur vous en dit, à visiter soit le site des instances européennes, soit celui du Ministère des Finances grec qui, dans ses pages rédigées dans la langue de Shakespeare et non celle d’Odysseus Elytis, publie l’état des accords antérieurs à l’arrivée au pouvoir de la coalition de gauche Syriza.

Pour le reste, faisons le tour des contre vérités.

D’abord sur l’aide de 240 Mds d’euros dont nous avons indiqué ici que, tous comptes faits, elle n’avait été mobilisée que pour 27 Mds d’euros pour solder les comptes du budget grec, tout le reste (216 Mds) étant mobilisé par les différents compartiments de la crise financière, à savoir près de 50 Mds pour recapitaliser les banques helléniques (au demeurant toujours exposées au risque d’une faillite spectaculaire), près de 35 Mds pour indemniser par anticipation les détenteurs de dette grecque privée, plus de 120 Mds pour amortir la dette publique et ses intérêts (au demeurant ayant atteint un niveau spéculatif intenable).

Ajoutons les remboursements au FMI et la participation solidaire du pays au Mécanisme européen de stabilité, et voilà comment l’aide à la Grèce a été largement utilisée pour rassurer les créanciers du pays…

La solidarité européenne qu’invoque Jean BIZET a eu un coût pour les Grecs, avec les mesures d’ajustement structurel qui n’ont été plus finement définies que celles qui étaient parfois, dans le temps, conduites dans les pays du Sud par le FMI.

Notamment le coût de la contraction sensible de la production intérieure grecque.

Fin 2008, le PIB de la Grèce s’élevait à 242 096 Millions d’euros, soit 2,5 % du produit intérieur brut de l’ensemble des pays de la zone euro.

Fin 2014, il atteignait péniblement 179 080 millions d’euros, soit 1,8 % du PIB de la zone euro.

Celle ci, frappée par la crise financière et la généralisation des politiques d’austérité, n’a pas connu de spectaculaire progression, avec un PIB aux prix courants supérieur d’un peu moins de 5 % en 2014 au regard de celui de la fin 2008.

Mais si la Grèce avait pu conserver le niveau de PIB relatif de la fin 2008 au sein de la zone, elle se situerait aujourd’hui à 254 078 millions d’euros, soit 75 Mds d’euros au dessus de la situation présente.

Si le PIB grec avait gardé, en euros courants, c’est à dire sans croissance en valeur, son niveau de fin 2008, tout au long des années 2009 à 2014, le pays aurait produit pour 1 452 576 millions d’euros.

Au lieu de quoi, la production grecque cumulée sur la période est de 1 227 115 millions d’euros, soit une perte cumulée de production de plus de 225 Mds d’euros…

Rappelons ici que le pays porte une dette de 315 Mds d’euros dont les trois quarts souscrits auprès des composantes de la « troïka » (BCE, FMI, UE).

Ces calculs, je tiens à le préciser ici, sont fondés sur les données Eurostat, l’organisme statistique européen, rattaché à la Commission…

De fait, le débat sur la dette grecque et son rapport au PIB du pays, agité comme un épouvantail, est un faux débat.

Quand l’un des éléments de la fraction (le PIB) connaît une telle réduction, l’augmentation de la dette publique est assez « mécanique ».

De plus, ce qu’aucun des brillants orateurs (dont Jean BIZET) ne souligne jamais trop, c’est que le différé d’amortissement de la dette publique grecque inscrit dans le deuxième plan d’aide fait que plus ou moins 240 Mds d’euros n’ont pas vocation à être remboursés avant …2020 ou 2022.

Dernière contrevérité assez grossière : celle portant sur les 90 milliards de « facilités » et de liquidités accordées aux banques grecques par la BCE.

La confusion entretenue par l’orateur vise en effet à confondre « plafond «  de liquidités et réalité des sommes en circulation, d’autant qu’un plafond de liquidités proche de la moitié de la valeur du PIB d’un pays ne constitue en rien une situation anormale…

La mission de la BCE n’est elle pas, aussi, d’assurer et de maîtriser la création monétaire en vue de favoriser les échanges économiques normaux dans une économie moderne et largement monétarisée ?

Pour le reste, le discours de M. BIZET est un discours de pure politique politicienne, accusant de tous les maux du monde ou presque un Gouvernement grec qui n’a évidemment pas ses faveurs.

Le correspondant grec des Républicains, c’est la Nouvelle Démocratie, c’est à dire le parti qui a partagé le pouvoir avec le PASOK depuis la chute des colonels.

Autant dire l’une des forces politiques qui n’a jamais mené les réformes nécessaires à la « modernisation » de l’économie et de la société grecque, une modernisation qui lui aurait évité la cure d’austérité interminable qui lui est aujourd’hui imposée et s’avère, comme nous l’avons vu, contreproductive.

Concluons cependant provisoirement avec les mots mêmes de Jean BIZET, le 3 juin 2010, lorsque le Sénat a débattu de la participation de la France au Mécanisme européen de stabilité, alors appelé FESF.

Je cite

Voilà moins d’un mois, nous examinions ici même un projet de loi de finances rectificative pour résoudre une crise précise, la crise grecque.

Aujourd’hui, nous sommes saisis d’un nouveau projet de loi de finances rectificative qui vise à traiter le même problème, mais d’une manière générale puisqu’il s’agit d’assurer la stabilité de la zone euro dans son ensemble.

On peut porter des appréciations diverses sur la manière dont ce problème a été traité et sur certaines hésitations, mais le résultat est là : il y a tout lieu de croire que ce mécanisme permettra de dissuader les spéculateurs et de rétablir la confiance.

Il nous faut à présent traiter le problème de fond. La crise résulte non seulement de l’action néfaste de spéculateurs, mais aussi, et surtout, de l’absence d’une réelle gouvernance à l’intérieur de la zone euro.

C’est pourquoi les événements que nous venons de vivre revêtent, paradoxalement, un aspect prometteur, l’Europe étant en train d’en tirer les leçons.

Tout commentaire me semble, à ce stade, parfaitement superflu.

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