LA POLITIQUE EST ELLE SOLUBLE DANS LA COMPTABILITE ?

 

« Je suis le dernier grand Président. Après moi, il n’y aura plus que des financiers et des comptables. »

A deux semaines environ du vote cardinal des Françaises et des Français, la formule de François Mitterrand semble bel et bien conserver toute sa pertinence.

Vous aurez sans doute remarqué que l’une des questions que l’on pose le plus souvent aux candidats de l’élection présidentielle est la suivante «  C’est bien joli vos propositions mais combien ça coûte? » .

Car voilà désormais la bonne jauge d’un programme présidentiel se mesure au caractère « raisonnable »ou non du contenu des propositions formulées par le ou les candidats.

Le mot « raisonnable », dois je le dire, est celui qui a été accolé d’emblée par je ne sais quel économiste au programme d’Emmanuel Macron, sans doute pour l’édification du public et de l’électeur, à savoir que c’est pour le candidat le plus « raisonnable » qu’il convient de voter.

Tous les programmes des candidats ont donc fait l’objet d’une analyse, ou plutôt d’une forme de comptabilité, mettant en évidence le coût de telle ou telle mesure au regard des possibilités présumées du pays.

On se souviendra, à ce propos, que la grande proposition de Benoît Hamon lors de la primaire du Parti socialiste, à savoir le revenu universel de base, a fait l’objet d’estimations toutes plus discutables les unes que les autres mais dont le point commun aura été de disqualifier la mesure, sans mesurer notamment l’impact de la distribution de sommes aussi importantes sur l’activité économique comme sur la société dans son ensemble.

Parce que, bon, poussée à sa limite philosophique et éthique, la proposition sur le revenu universel, c’est l’abolition du salariat et l’instauration de la société communiste, avec le principe du « à chacun selon ses besoins » et non plus «  pour chacun selon ses moyens » .
Ceci posé, revenons à nos moutons et nos comptables.

Le programme des différents candidats a donc fait l’objet de chiffrages, notamment par certains instituts spécialisés comme par exemple l’Institut Montaigne.

A citation, citation et demi, pourrait on dire et pourrait on souhaiter que le nom de l’essayiste girondin (comme Montesquieu qui habitait La Brède), soit laissé tranquille plutôt que de servir de caution à je ne sais quoi d’analyse comptable douteuse.

Celui qui disait « Au plus élevé du trône du monde, on n ‘est jamais assis que sur son cul » n’aurait pas forcément goûté d’être ainsi utilisé.

Qu’est ce que l’Institut Montaigne, donc ?

Une boîte à idées indépendante, selon son site, dont les objectifs sont d’élaborer (je cite) depuis 2000 des propositions concrètes au service de l’efficacité de l’action publique, du renforcement de la cohésion sociale, de l’amélioration de la compétitivité et de l’assainissement des finances publiques de la France. Adressés aux pouvoirs publics, aux acteurs économiques et politiques ainsi qu’aux citoyens français, nos travaux sont le fruit d’une méthode d’analyse rigoureuse, critique et ouverte sur les comparaisons internationales. L’Institut Montaigne réunit des chefs d’entreprise, des hauts fonctionnaires, des universitaires, des personnes issues de la société civile et d’horizons très divers.

(fin de citation)

Le fondateur de l’Institut, c’est Claude Bébéar, ancien patron du groupe d’assurances Axa UAP, en association, si l’on peut dire, avec Henri Lachmann et Alain Mérieux (du fameux groupe pharmaceutique).

La vision de l’assainissement des finances publiques de l’Institut Montaigne est assez nettement définie : elle participe de celle véhiculée par bien d’autres media et structures, c’est à dire la priorité accordée à la réduction des dépenses publiques.

Le directeur actuel de l’Institut Montaigne, Laurent Bigorgne, est en place depuis 2010 où il a été installé dans ces fonctions par Claude Bébéar.

Pour faire bonne mesure, il s’agit aussi de l’un des soutiens les plus fervents d’Emmanuel Macron.

On peut, dès lors, douter de l’absolue objectivité de l’Institut quand il s’agira (ou quand il s’est agi) d’examiner la fiabilité ou le sérieux du programme de ce candidat.

Alors qu’il contient, faut il le souligner, des propositions comme la défiscalisation des heures supplémentaires qui ont déjà été expérimentées dans le passé (notamment sous Sarkozy avec la mise en œuvre de la loi dite TEPA) et fait la démonstration de leur inefficacité au regard des objectifs fixés.

La directrice des études de l’Institut, Aude Malâtre Lansac, a fait le service après vente de la réforme du code du travail que son Institut a porté avant même que la rédaction de l’avant projet ne soit achevée.

Dans une intervention sur une chaîne d’information en continu, le 4 novembre 2015, elle évoquait le « consensus » existant en la matière (c’est à dire l’illisibilité du code du travail, présumé inadapté aux temps d’aujourd’hui) entre l’Institut Montaigne, Jean Denis Combrexelle et son rapport, Robert Badinter et sa commission de réflexion, ou encore la fondation Terra Nova, pour mettre en œuvre la «  réforme du code du travail »…

Un consensus dont on aura remarqué qu’il oublie juste d’intéresser organisations syndicales, représentants élus de la population, et autres.

Le Conseiller spécial de Claude Bébéar, qui porte sa parole quand il s’agit de dire ce qu’il convient de faire pour réformer l’assurance maladie (ce qui est toujours drôle quand on se souvient que Claude Bébéar était dirigeant d’un groupe d’assurances) est Daniel Laurent, universitaire à ses heures (il a aidé à la création de l’Université de Marne La Vallée), ancien chef de cabinet d’Alice Saunier Seité, la Ministre des universités de VGE à la fin des années 70, qui se spécialisa un temps dans l’abrogation de l’habilitation de plusieurs centaines de diplômes préparés jusque là dans certains établissements.

La liste des soutiens de l’Institut permet de mesurer l’indépendance de l’établissement.

On y trouve la fine fleur du CAC 40, pour ce qui concerne la France, mais aussi Bank of America Merrill Lynch, Microsoft France, Rothschild &Cie, les Big Four de l’expertise comptable dans le monde (KPMG, PWC), des cabinets français comme Mazars ou Ricol Lasteyrie, des entreprises publiques comme EDF, la SNCF ou la RATP (on peut d’ailleurs se demander pourquoi), mais aussi des entreprises comme Engie ou encore Radiall, la société créée et dirigée par la famille Gattaz.

Avec de tels soutiens, on se doute que l’Institut a de quoi faire face au moins au paiement de ses loyers, c’est à dire dans l’immeuble de la rue de la Boétie, comme de juste…

La Boétie, le grand ami de Montaigne, qui dit un jour de sa fougueuse jeunesse

« Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ».

Ne croyez pas les comptables qui se piquent d’analyser objectivement les programmes des candidats de l’élection présidentielle !

D’autant qu’ils oublient en général quelque chose de fondamental : c’est que la dépense publique est souvent un revenu pour quelqu’un, comme nous le voyons, par exemple, avec les cotisations sociales et les prestations qu’elles financent.

Eh oui, c’est là le principe de base de la comptabilité : ce qui vient en plus quelque part s’inscrit en moins ailleurs…

Et que la dépense publique a donc un effet levier sur l’activité qu’on ne doit jamais oublier.

Le tout est que cet effet soit le plus fort possible.

Dieu permet de constater que nous avons eu, bien des fois, l’occasion d’en douter dans nombre de mesures prises ces dernières années !

Car la vraie question, ce n’est pas « combien ça coûte ? », mai bien plutôt « qu’est ce que cela va provoquer ? Qu’est ce que cela peut entraîner, au positif comme en négatif ? » ou même encore «  combien cela peut il rapporter ? ».

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