LOI MACRON, LOI SUR LE RENSEIGNEMENT ET CONGRES : LE PARTI SOCIALISTE EST IL DEVENU SCHIZOPHRENE ?

Il y avait déjà eu quelques sérieux avertissements de l’évolution du Parti d’Epinay, dont les congressistes, le 11 juin 1971, avaient applaudi leur tout nouveau Premier Secrétaire, François Mitterrand, indiquant (entre autres) « que celui qui refusait la rupture avec le système capitaliste n’avait pas sa place au Parti Socialiste ».

Entre le « tournant de la rigueur » de 1982 – 1983, suite à la dégradation de la situation économique du pays et le soutien au Traité de Maastricht en 1992, le Parti socialiste avait déjà eu l’occasion de faire la part du feu entre les convictions profondes de ses adhérents et militants et la pratique plus « pragmatique » du pouvoir, celle-ci s’éloignant parfois assez profondément des aspirations et attentes des premiers…

Le mouvement s’était, sous certaines formes, prolongé durant la législature Jospin, la mise en œuvre des trente cinq heures et de l’aménagement du temps de travail allant de pair, par exemple, avec un renforcement des aides aux entreprises, notamment sous forme d’allégements de cotisations sociales…

Et si l’un des grands textes de la période avait été la loi sur la solidarité et le renouvellement urbains, comprenant entre autres les exigences de réalisation de logements sociaux dans les villes qui en étaient dépourvues, c’est aussi à cette époque que l’Etat avait commencé de se délester de ses participations dans les sociétés autoroutières et que Dominique Strauss Kahn avait inventé les titres de dette publique indexés sur l’inflation.

Quand on demandera, dans quelques années, ce que les Français retiennent ou ont retenu du quinquennat de François Hollande, il est probable que cela s’arrêtera pratiquement à la seule loi sur le mariage pour tous, qui fit beaucoup plus parler qu’elle ne provoqua de cérémonies d’union.

En deux ans d’existence, le mariage pour tous a concerné 17 500 couples, ce qui montre qu’on est loin du bouleversement profond de la société que d’aucuns avaient prédit, au cours de leurs manifestations d’humeur rétrograde…

On est loin des effets du passage à la majorité à dix huit ans en 1974 et plus encore, des conséquences de la légalisation de l’avortement en janvier 1975, loi dont la portée était essentielle sur le chemin de la reconnaissance de la place de la femme dans notre société.

Pour le reste, il est à craindre que le quinquennat de François Hollande sera celui de la pusillanimité, avec cette courbe de chômage dont on attend chaque mois la baisse et qui se retrouve reportée chaque mois, avec cette banque publique d’investissement qui ne change rien aux difficultés d’accès au crédit des entreprises, avec ce crédit d’impôt compétitivité emploi qui ne change rien du point de vue de la compétitivité de l’économie française ni de l’emploi des habitants de notre pays…

Et voilà qu’est arrivée la martingale du quinquennat, à savoir la loi Macron.

Le discours tenu sur ce texte a été défini dès le départ.

Il s’agissait, dans l’esprit des auteurs de la loi, de procéder en agitant un chiffon rouge (le travail du dimanche dans les commerces et les quartiers de haute fréquentation touristique) et en laissant accroire que le texte, en lui-même, se présentait comme une sorte de « catalogue à la Prévert », empli de mesures disparates, sans lien apparent les unes avec les autres.

Faisons d’entrée un sort à la question du travail dominical.

Les arguments utilisés pour justifier de telles mesures, à savoir l’ouverture dominicale des commerces dans les zones touristiques internationales (comprenez les planches de Deauville, les Champs Elysées à Paris ou La Croisette à Cannes) étaient tous plus éculés les uns que les autres.

Les touristes étrangers voudraient bien faire leurs courses à Paris comme ils les font à Londres mais les magasins sont fermés…

Un bobard qui oublie, par exemple, que les groupes de touristes japonais ou chinois qui fréquentent la capitale font les magasins le mardi au seul motif, figurez vous, que les musées publics sont fermés…

Et que les commerçants du quartier Saint Germain des Prés, dont la clientèle est pourtant a priori assez fortunée (surtout si elle est résidente), savent pertinemment que leur chalandise n’est pas là le dimanche et qu’ils n’ont donc aucun intérêt à faire venir leur personnel ce jour là, surtout qu’il faudrait le payer plus…

Alors je vous fais cadeau (justement) du discours sur le volontariat des salariés du commerce pour travailler le week end.

Parce que voyez – vous, quand les salariés à temps partiel (très nombreux dans ce secteur) sont 90 % à gagner moins de 1 200 euros par mois, il est évident qu’ils sont « volontaires » obligés pour essayer de gagner 50 ou 100 euros de plus…

Quand la loi Mallié (du nom d’un député UMP des Bouches du Rhône battu en 2012) a été votée en 2009 et a créé ce que l’on appelle les «  périmètres d’usage de consommation exceptionnels », on a abouti, in fine, à la certification PUCE pour une trentaine de centres commerciaux déjà existants…

Je ne suis pas certain, compte tenu notamment de la nécessité d’une initiative des élus locaux, dans un premier temps, que le nouveau régime ouvert par la loi Macron change forcément grand-chose.

Il illustre par contre le renoncement du Parti Socialiste sur une partie des droits acquis des salariés de ce pays (une population salariée censée constituer tout de même la base électorale du PS) pour suivre la chimère d’une société libérale de consommation avancée…

De fait, ce renoncement (le PS était vent debout en 2008 – 2009 contre la loi Mallié) stigmatise la position de fond du PS dans cette loi portée par son gouvernement.

Car s’il fallait trouver une ligne directrice à la loi Macron (et elle existe), c’est bien celle de la conversion libérale du Parti socialiste, une conversion qui a le même aplomb, quand elle s’affiche, que s’affichait, jadis, la conviction progressiste et anticapitaliste du Parti.

Emmanuel Macron, devant le Sénat, a ainsi expliqué (entre autres) « qu’il était préférable que les étudiants puissent travailler le dimanche, plutôt qu’en semaine, quand ils doivent se rendre à leurs cours ».

Et la ligne libérale du texte transpire, article après article, à la lecture des dispositions adoptées au cours d’une navette parlementaire au demeurant assez nettement tronquée puisque le Règlement de l’Assemblée Nationale (avec la limitation par avance du temps de parole des groupes) a conduit à l’adoption, sans discussion de fond, de plusieurs dizaines d’articles essentiels du texte, portant notamment sur les retraites chapeau, la réforme des tribunaux de commerce, ou encore la réforme des prud’hommes.

La logique de la loi Macron, c’est moins d’Etat, au plus possible, avec l’organisation de la future vente à l’encan du patrimoine de la Nation au travers de la ratification d’une ordonnance favorisant la cession des entreprises publiques de toute nature, c’est plus de Bourse avec le détournement de l’argent des salariés vers des systèmes de retraite par capitalisation qui ne profiteront qu’aux plus aisés, c’est l’acceptation des inégalités sociales.

C’est aussi fixer un cadre pour permettre la poursuite du versement de « golden parachutes » pour les PDG du CAC 40, pour réduire le rôle de l’inspection du travail, pour faciliter les licenciements collectifs, pour limiter l’efficacité dissuasive des tribunaux de prud’hommes face au non respect, par des employeurs indélicats, des règles du code du travail.

Comme le souligne un communiqué de la délégation de la CFE CGC lors de l’examen des mesures de la loi Macron relatives au code du travail, que je me permets ici de citer

Vous l’aurez compris, notre position est partagée car l’objectif de cette loi est très louable, « renouer avec la croissance », « moderniser l’économie française en levant les freins à l’activité » mais nous sommes fortement gênés par ce lien quasi direct entre les freins à la croissance et les règles relatives au droit du travail.

Il est dangereux, dans un contexte économique déjà tendu de laisser planer l’idée d’une société plus entreprenante dès lors que les règles du code du travail seront simplifiées.

(fin de citation)

On peut donc se demander, dès lors si le Parti socialiste n’a effectivement pas perdu une bonne partie de ses principes dans cette affaire.

Dans le débat mené au Sénat, une sénatrice PS, ancienne Ministre, battue lors des élections municipales de 2014, a ainsi pu dire (je cite) « Les chefs d’entreprises organisent même un turn-over pour permettre à ceux qui le souhaitent de travailler le dimanche. La situation est très appréciée par les salariés et leur famille, qui s’organisent en conséquence. C’est une liberté dont profitent aussi les étudiants. A E . et C., les salariés suivent avec attention nos débats ; ils sont très attachés à la liberté qui leur est offerte de travailler le dimanche ».

La même remarque vaut pour le texte adopté ce mardi à l’Assemblée nationale sur le renseignement, texte assez largement guidé par les seules circonstances nées de l’attentat commis contre le siège de Charlie Hebdo.

Sur le fond, je dois avouer que, lecteur de ce journal dans le passé, je ne peux que m’étonner que les circonstances tragiques de la disparition d’une bonne partie de sa rédaction aient conduit à l’adoption d’un texte profondément sécuritaire, que n’auraient pas renié, sur le fond, le Gouvernement en place en France entre 2007 et 2012.

Qu’on le veuille ou non, ce texte traduit une nouvelle étape dans la « big brotherisation «  de la société française, fondée sur le suivi permanent des déplacements d’un nombre d’individus très largement supérieur aux délinquants potentiels et réels, sur le flicage généralisé de la vie publique, à commencer par celui de la voie publique.

Deux phénomènes coexistent au même moment : celui d’un PS débarrassé des derniers oripeaux de pensée progressiste (pour ne pas dire marxiste, l’expression étant pratiquement un gros mot dans le Parti à la rose au poing) et encourageant le libéralisme économique sous toutes ses formes (c’est le sens de la loi Macron, sorte d’hommage rendu par l’impénitent à l’argent roi) et celui d’un PS porteur d’un texte fondamentalement liberticide, confondant lutte contre la délinquance et le terrorisme avec flicage de la population.

Le New York Times, qui publie régulièrement les points de vue critiques de Paul Krugman, Prix Nobel d’Economie, sur la politique économique suivie en Europe et notamment celle de la France, ne s’y est pas trompé.

Il a appelé les parlementaires français à rejeter le texte, l’éditorial du grand quotidien nord américain étant lui même titré «  L’Etat français de surveillance ».

A la vérité, un projet de loi contesté autant par le juge anti terroriste Marc Trévidic que par la Ligue des Droits de l’Homme, la rédaction de Charlie Hebdo, la Commission nationale de l’informatique et des Libertés, la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme, Amnesty International ou Reporters sans Frontières, sans parler des prises de position politiques, cela pose effectivement quelques questions…

Mais alors que penser de ces lignes, finalité du projet socialiste tel que porté par la motion A, celle de la direction nationale, au futur Congrès de Poitiers ?

Je cite

Une société bienveillante, c’est une société de droits et de devoirs, à la fois attentive à chacun et demandant à chacun d’être attentif aux autres : le respect des règles, bien sûr, le sens des limites, aussi, face à tous les extrémismes et à tous les obscurantismes, mais également le goût du commun, du partage, le soin des autres, l’attention aux générations futures.

Où se situe la vérité, désormais ?

 

Laisser un commentaire