LEGISLATIVES : LA VEME REPUBLIQUE EN MARCHE VERS SA JOYEUSE AGONIE !

Maintenant que l’Assemblée Nationale s’est organisée en composant ses groupes politiques et en élisant ses instances ( où la majorité République en Marche / Modem s’est arrogée un contingent exorbitant de fonctions au regard du nombre de ses élus), il est peut être temps de revenir sur les scrutins des 11 et 18 juin et leurs données tout à fait étonnantes.

S’il y a bien quelque chose qui a marqué le vote du 11 juin et plus encore le second tour tenu le 18 juin, c’est évidemment le niveau particulièrement élevé de l’abstention, de cette sorte de « grève des urnes » qui a, singulièrement, ravagé les quartiers populaires, les jeunes électeurs, les couches sociales les plus modestes, notamment ouvriers et employés et profondément tronqué le résultat des législatives.

Comparons les données.

Lors du scrutin présidentiel, 37 003 728 électeurs étaient venus voter lors du premier tour de scrutin, le 23 avril.

36 054 394 avaient voté pour l’un des candidats en présence, donnant une majorité très relative à Emmanuel Macron (8 656 346), devant Marine Le Pen (7 678 491), François Fillon (7 212 995), Jean Luc Mélenchon (7 059 591) et Benoît Hamon (2 291 288).

Lors du second tour, la désaffection des électeurs s’était déjà manifestée avec 35 467 327 votants, soit plus d’un million et demi de votants en moins que lors du premier tour et le nombre de suffrages exprimés s’était fixé à 31 381 603, en chute de près de 5 millions de votes, de par la hausse du nombre des bulletins blancs et nuls.

Notons d’ailleurs (cela n’a semble t il pas été pointé lors de la soirée électorale) que c’est la première fois depuis le second tour de …juin 1969 que la participation marque une telle baisse entre les deux tours tandis que la hausse du nombre des bulletins non validés n’a jamais été aussi importante.

La différence semble venir du fait que lors des scrutins précédents, cette hausse semblait venir de l’électorat FN, faute d’avoir son candidat au second tour.

Nous ne sommes plus dans les mêmes termes aujourd’hui.

Pour le scrutin législatif, le premier tour a consacré la « majorité absolue «  du parti des abstentionnistes avec une participation touchant finalement 23 167 508 électeurs, soit près de 14 millions d’électeurs en moins que le 23 avril.

Le nombre des exprimés (22 654 164) ne constitue donc qu’une part minoritaire de l’électorat.

Le nombre de votants est en baisse de plus de 3 millions d’électeurs sur le scrutin de 2012 et celui des exprimés de 3,3 millions.

Autre nouveauté, si l’on peut dire : le très faible nombre des élus au premier tour (4 sur 577 seulement) pour 36 en 2012.

A noter que 22 députés socialistes avaient été élus en 2012 et que, sur cet ensemble, le PS a conservé la 4e de Guadeloupe, la 3e des Pyrénées Atlantiques, la 3e des Landes, la 3e de Charente, la 2e des Deux Sèvres, la 8e de Haute Garonne (seul siège conservé par le PS dans ce département d’implantation historique du socialisme français), soit seulement six sièges.

Dans cette affaire, le PS a perdu, entre autres, les circonscriptions ayant élu de longue date Laurent Fabius, Jean Marc Ayrault, Alain Rousset, Germinal Peiro, François Hollande ou encore Bernard Cazeneuve.

Et bien d’autres avant eux puisque les sièges ainsi perdus correspondent à des bastions PS comme le Grand Quevilly, Cherbourg, Nantes /Saint Herblain, la banlieue de Bordeaux ou encore Tulle et Boulogne sur Mer.

Et que dire de l’Ariège, ce bastion du socialisme, qui a basculé le 18 juin en élisant deux députés France Insoumise là où, depuis 1993, il n’y avait eu que des députés PS ?

Pour en revenir à la question de la participation, on notera aussi que le second tour de ces législatives a été marqué par une nouvelle baisse de la fréquentations des bureaux de vote.

Une baisse d’autant plus significative que le nombre des sièges en jeu était pourtant de …573.

Même si le nombre des électeurs inscrits s’est réduit d’environ
300 000 entre les deux tours (exclusion faite des quatre sièges pourvus), le nombre des votants est passé à 20 164 615, soit trois millions de moins que lors du premier tour et celui des exprimés à
18 176 066, soit une chute de 4,5 millions de suffrages.

Pour situer les données, le nombre de suffrages exprimés lors de ce second tour de législatives s’est trouvé inférieur à celui des votes réunis au second tour de la présidentielle par Emmanuel Macron, tout comme celui des votants !

Ce mouvement global de l’électorat est particulièrement sensible à Paris avec une baisse du nombre des exprimés touchant   10 % du corps électoral dans la 6e circonscription, qui réunit les deux parties de Belleville (11e et 20e arrondissements), 9 % dans la  7e circonscription, groupant les quartiers axés autour de la place de la Bastille dans les 4e, 11e et 12e arrondissements (la baisse atteignant même les treize points dans le quartier des Quinze Vingts et quinze dans le 4e arrondissement, où le candidat En Marche finalement élu est pourtant conseiller d’arrondissement…).

Dans la 9e circonscription, même chute du nombre des exprimés passés de 57 à 40,2 % des inscrits, sept mille voix venant  consolider le score des deux candidates de second tour (REM et Républicains) alors que plus de 21 000 électeurs avaient choisi d’autres candidats au premier tour.

On aboutit à moins de 40 % de suffrages exprimés dans la 15e circonscription (20e arrondissement), à 42,4 % dans la 16e (où a été élu le Ministre Mounir Mahjoubi), à 38,5 % dans la 17e, située à cheval sur les 18e et 19e arrondissements et qui a élu la seule députée France Insoumise de la capitale.

Enfin, dans la fort disputée 18e circonscription (quartiers Clignancourt pour l’essentiel, partie Grandes Carrières dans le 18e arrondissement et quartier Rochechouart issu du 9e), la participation passe, entre les deux tours, de 55,6 à 42,7 %, et celui des exprimés de 54,5 à 35,9 % !

Il faut dire que le combat de second tour opposait Pierre Yves Bournazel, conseiller régional Les Républicains, à Myriam El Khomri, ancienne ministre PS du Travail et dont le nom semble définitivement attaché à la loi qu’elle a défendue en 2016, loi qui semble bien avoir causé la perte du gouvernement Valls et du parti politique qui le structurait…

Mais ces quartiers dont la tradition politique est plutôt à gauche ne sont pas seuls à connaître ce processus d’abstention proliférante.

La 4e circonscription, qui regroupe les quartiers Ternes, Parc Monceau, dans le 17e arrondissement, avec                                                                                                                                                                                          la partie Nord du 16e arrondissement, est ainsi passée de 55,6 à 49 % de votants, l’évolution des votes s’avérant même négative  pour la candidate de La République en Marche qui y perd  1 700 votes.

Dans la 13e circonscription, la participation passe sous les 50 % et plus de 8 500 électeurs disparaissent entre les deux tours.

L’abstention a singulièrement frappé dans les circonscriptions  les plus populaires, les plus jeunes,  les plus urbaines du pays.

Si l’on prend par exemple un département comme la Seine Saint Denis, où les douze sièges ont été en balance sur les deux tours, quatre circonscriptions avaient voté à plus de 40 % au premier tour et les huit autres entre 30 et 40 %.

Au second tour, la baisse de la participation place dix circonscriptions entre 30 et 40 % de votants (et souvent autour du tiers des inscrits) et les deux dernières sous la barre des 30 %.

Comme nous avons déjà pu l’observer, le score des candidats de la République En Marche ne connaît pas d’évolution spectaculaire, a contrario de celui des opposants restés en lice ;

Dans la 12e circonscription, où REM était représenté par un maire adjoint ex PS de Clichy sous Bois, le candidat progresse de 1 466 voix entre les deux tours, contre un regain de 3 964 voix pour son adversaire centriste et une baisse des exprimés de …6 557 bulletins !

Dans la 7e, où est élu Alexis Corbière, l’un des « lieutenants » de Jean Luc Mélenchon, la candidate REM gagne 3 548 voix, loin des 9 020 suffrages qui font plus que doubler l’électorat du candidat FI.

Le tout malgré 5 450 électeurs de moins au niveau des suffrages exprimés.

On peut faire la même remarque sur la populaire 1ere circonscription des Hauts de Seine, structurée autour de Gennevilliers, où la candidate REM ne progresse que de 1 911 voix entre les deux tours, quand son adversaire communiste, finalement élue progresse de 7 013 suffrages, sur un siège où le nombre de suffrages exprimés est inférieur au tiers des inscrits…

Même observation dans la 8e circonscription du Val d’Oise, organisée autour de Sarcelles, Garges les Gonesse et Villiers le Bel, où la participation n’a pas atteint 31 % au second tour, avec un taux de 28 % sur Garges les Gonesse (quatrième ville du département pour la population), les électeurs y plaçant en tête un candidat « anti islamophobe », c’est à dire, en fait, islamiste.

L’absence de candidats se revendiquant de la gauche au second tour a fait chuter, dans le même département, la participation dans des villes comme Goussainville (plus de 76 % d’abstention au second tour et à peine 21 % de suffrages exprimés), Gonesse (plus de 74 % d’abstention) sans parler de ce que l’on peut observer dans des villes comme Vaulx en Velin (où le  nombre des bulletins dépouillés au second tour représente 17,3 % des inscrits), ou Vénissieux (où le candidat REM, député sortant ex PS, a partagé avec son adversaire de droite moins du quart des inscrits).

Même profil à Roubaix avec moins de 24 % d’exprimés au second tour.

L’abstention dépasse également les 70 % au second tour dans des villes comme Farébersviller ou Behren les Forbach en Moselle, lors même elles sont situées dans la circonscription oùse présentait Florian Philippot.

Le numéro 2 du FN ne recueille d’ailleurs que 966 voix (sur 13 675 inscrits!) dans la ville de Forbach dont il est conseiller municipal !

Quant au leader de la France insoumise, Jean Luc Mélenchon, il est élu par moins de 20 % des électeurs inscrits dans la 4e circonscription des Bouches du Rhône, ce pourcentage chutant même à 16,1 % dans le très populaire 3e arrondissement de la cité phocéenne (Belle de Mai, Saint Mauront, Saint Lazare, la Villette), comprenant entre autres une part de l’emprise de la gare Saint Charles et des locaux de l’Université de Provence.

Ainsi, est il en tête dans le bureau 360 (secteur Félix Pyat) mais en ne recueillant que 200 voix sur 1 533 inscrits.

Il n’obtient même que 125 suffrages en sa faveur (sur 1 042 inscrits) sur le bureau 362 installé dans l’école Révolution.

Cette désaffection marquée des électeurs pour la fréquentation des bureaux de vote a, de mon point de vue, été facilitée par la configuration même du second tour où l’on n’avait, à l’exception d’une seule circonscription, que des duels dont plus d’une centaine, faut il le rappeler, engageait un candidat du Front national face à tout autre représentant d’un parti politique.

Cette situation a d’ailleurs facilité la constitution de la nouvelle majorité parlementaire, formée d’élus REM et Modem, qui a pu remporter une très large majorité de succès, de par la grâce du réflexe anti FN, dans cette configuration.

Même s’il convient de rappeler que les huit élus obtenus par le Front national l’ont été au détriment de candidats macronistes, de même que Jacques Bompard, député Ligue du Sud (ex FN et élu comme tel en 1986) et jusqu’ici maire d’Orange, vainqueur de moins de 300 voix sur son opposante REM.

Les élus FN (cinq dans les Hauts de France et trois en Occitanie, dans l’ex Languedoc Roussillon), ont au demeurant obtenu des performances mitigées.

Prenons les élus.

Dans la 3e circonscription du Pas de Calais, (structurée autour de Lens), José Evrard est élu avec 16 298 voix au second tour alors que Freddy Baudrin, candidat en 2012, avait été battu avec 17 188 suffrages.

Dans la 10e circonscription (Bruay la Buissière, Auchel), siège PS depuis son redécoupage en 1988, le candidat FN est élu avec 17 854 voix, là où le candidat de 2012 en réunissait 15 620.

Dans la 11e circonscription (Hénin Beaumont, Carvin), la victoire de Marine Le Pen, avec 22 769 voix, ne peut faire oublier les 22 460 voix du premier tour (fort médiatisé) de 2012 et les 26 696 du second, qui s’étaient avérées insuffisantes pour l’emporter.

Enfin, dans la 12e circonscription (Liévin), Bruno Bilde, l’un de ces responsables du FN à la candidature voyageuse (il fut longtemps candidat dans la Meuse), a été élu avec 20 057 voix (un peu plus de 21 % des inscrits) là où Charlotte Soula avait échoué avec 19 905 voix en 2012.

Dans la 19e circonscription du Nord, Sébastien Chenu obtient , au premier tour, 3 624 voix de plus que la candidate de 2012.

Une progression qui met en exergue l’effondrement de la droite dite classique (perte de 3 713 voix avec le même candidat) ou celui de la députée socialiste sortante (perte de 8 739 voix sur 2012).

Les autres succès du FN, sur la côte languedocienne et la vallée du Rhône, sont imputables à Gilbert Collard (Gard, 2e), réélu avec 19 938 voix là où il avait obtenu 22 780 suffrages en 2012 ; Emmanuelle Ménard (Hérault, 6e), élue avec 20 640 voix là où son prédécesseur avait obtenu 10 572 voix au second tour ; u premier tour, elle avait réuni 15 061 voix contre 11 329 au premier tour 2012 ; enfin, Louis Aliot, « Monsieur Marine Le Pen «  (Pyrénées Orientales, 2e), a obtenu au premier tour 14 237 voix contre 12 525 pour la candidate de 2012.

La chute du sortant de droite, Fernand Siré, éliminé au premier tour avec 8 561 voix perdues (!) et de la candidature socialiste (perte de 14 892 votes!) ont sans doute fourni quelque matière au renforcement relatif du candidat FN.

Pour le reste, le parti lepéniste a réussi à qualifier 120 candidats au second tour, pour un total de 8 élus…

Et les 95 échecs subis face aux candidats de la République en Marche ou du Modem ont largement servi la cause de la formation de la majorité parlementaire soutenant le programme d’Emmanuel Macron.

Ce qui semble prouver, comme lors de la présidentielle, que le vote par défaut en faveur des candidats estampillés « Macron » n’est pas dénué de conséquences et a largement influencé le rapport de forces final.

Une République où le vote devient un exercice destiné à choisir le moindre mal supposé est un régime mal parti ou condamné à disparaître à moyen terme.

 

MACRON ET SA LOI TRAVAIL : UN TRAVAIL DE DECODAGE D’UN LANGAGE CODE

Depuis la discussion de loi El Khomri, adoptée dans les conditions que l’on sait et promulguée en août 2016, lors même nombre d’étudiants de notre pays et de chômeurs goûtaient les délices des jobs d’été et des contrats saisonniers, nous avons appris que la situation de chômage endémique que connaît notre pays depuis le premier choc pétrolier de 1973 (et même avant me souffle l’esprit des économistes de l’époque) trouvait son origine dans l’épaisseur et le nombre de pages du code du travail.

Et que le chef d’oeuvre érotique que constituent les mille et une  ou je ne sais pas combien de pages dudit code aurait besoin d’être quelque peu simplifié, au regard de l’abondante jurisprudence dont il fait l’objet et des interprétations divergentes de certaines de ses dispositions.

Notons de fait que si le code du travail est si épais, c’est tout simplement parce que, outre la rationalisation du contenu effectuée par la commission de codification, l’essentiel de son contenu est composé de renvois à la jurisprudence, fort abondante en ce domaine, notamment quand on ne perd pas de vue que les juridictions prud’homales rendaient jusqu’à il y a peu 200 000 décisions par an…

(Ce qui peut paraître beaucoup mais dans un pays comptant plus ou moins 20  millions de personnes en situation de travailler dans le secteur dit marchand, ne constitue finalement qu’environ un pour cent de la main d’oeuvre)

Cette critique de l’épaisseur du code n’est pas instruite à l’endroit du code général des impôts (un code, quatre annexes et un livre des procédures fiscales, le tout agrémenté par le bulletin officiel des impôts) ou du code pénal, dont on pourrait se demander s’il serait bienvenu , comme on tente de le faire avec le code du travail, qu’il soit « adapté » à la situation propre à chaque juridiction compétente…

Un code pénal qui se suffit tant à lui même qu’il est adjoint d’un code de procédure pénale …

Et je ne parle pas du code du commerce, consolidant la loi de 1966 sur les sociétés commerciales et l’ordonnance sur les prix de 1986, entre autres sources du droit…

Ce défaut originel du code du travail, figurez vous qu’il est invoqué, de manière systématique, depuis qu’a émergé, au tournant des années 1910, l’aspiration des gouvernements républicains de l’époque (souvent composés de radicaux et de radicaux socialistes, au demeurant) de consolider dans un seul document l’ensemble des lois « ouvrières » qui avaient pu être promulguées durant les soixante ou soixante dix années précédentes, au fil de la légalisation du droit de grève, du retour à la liberté d’association, de l’interdiction du travail des enfants, de la catastrophe minière de Courrières, de la grève des taxis de la Seine (cf. Les Cloches de Bâle de Louis Aragon) ou de celle des cheminots d’octobre 1910 qui marquera la phase de construction du code du travail première formule.

La droite parlementaire de l’époque (1910) s’est opposée becs et ongles, tant à l’Assemblée qu’au Sénat, à ce qui n’était pourtant que le livre I de la « codification des lois ouvrières » et portait sur le seul champ des conditions de travail.

Le premier code du travail « finalisé » ne verra en effet le jour qu’en …1927 ! Et comprendra quatre livres au total, le livre II portant sur les conditions de travail et publié en 1912, le livre IV sur la défense des intérêts des salariés et le rôle des prud’hommes, promulgué en 1925 et le livre III, étrangement promulgué après le IV, sur la primauté des conventions collectives et complétant, de fait, la fameuse « hiérarchie des normes », objet de la loi El Khomri pour une part essentielle.

Ce livre III sera publié en 1927.

L’argumentaire de la droite, alors, pour une bonne part, visera  à éviter la « généralisation » par voie de codification des mesures contenues dans les différents projets de loi, au motif qu’il convenait de « laisser les entreprises «  s’habituer et se familiariser avec les règles ainsi fixées.

Une antienne dont il serait fastidieux de révéler ici la déclinaison mais qui rappelle étrangement ce qui anime une bonne partie de la réforme de la loi El Khomri comme du texte que le Gouvernement Philippe / Penicaud s’apprête à soumettre…

On sera donc surpris, dans un premier temps, que la simplification du code du travail, présentée comme préalable à toute amélioration de la situation de l’emploi, conduise en fait à généraliser les cas d’espèce et les exceptions, toutes les entreprises  dotées de structures de dialogue social étant a priori concernées.

Poser ce principe est assez essentiel, au demeurant.

Car une bonne partie des salariés du pays travaille en effet dans
des entreprises de moins de dix salariés, où les seules règles qui viennent à s’appliquer sont celles de la branche professionnelle
et, bien souvent, les décisions discrétionnaires de l’employeur.

Les axes de la réforme du code du travail, tels que nous pouvons aujourd’hui les mesurer, sont connus.

Le moindre n’est pas de revoir un certain nombre de dispositions relatives au contrat de travail, avec la volonté de lancer une négociation sur les motifs éventuels de rupture du contrat qui pourrait conduire à ce que le licenciement trouve des origines différentes selon les entreprises.

L’un des objectifs non avoués mais immédiatement perceptibles est de faire en sorte que puisse être considéré comme valable, par accord collectif, un licenciement motivé par l’incapacité du salarié (ou de la salariée) à atteindre des objectifs donnés de production de biens ou de services.

C’est à dire lier la pérennité du contrat de travail à la performance même du salarié.

Même si ce type de pratiques est déjà assez répandu dans les secteurs d’activité où la part variable de la rémunération peut s’avérer primordiale (notamment les métiers de la représentation commerciale), son extension potentielle constituera le plus sûr moyen d’individualisation des horaires et contraintes de travail, défaussant le rapport entre temps effectif de travail et rémunération.

C’est déjà, au demeurant, le schéma retenu dans le système Uber même s’il prend, dans le cas précis, l’apparence d’une relation commerciale entre la plate forme et chacun des « agents commerciaux » que constitue tout travailleur ubérisé.

Mais évidemment, l’autre objet de la négociation dans l’entreprise sur le contrat et les conditions d’exécution du contrat de travail est de déguiser autant que faire se peut l’emploi précaire en «emploi » comme c’est déjà le cas dans certains pays voisins où l’on annonce des taux de chômage enviables, occultant ici la présence des contrats « zéro heure », là le recours au temps partiel massif, ailleurs les jobs à cinq euros l’heure.

Au demeurant, l’exemple affiché de développer le télétravail, présenté de manière séduisante comme une adaptation du travail à certaines des contraintes de la vie quotidienne des salariés ( et singulièrement des salariées) me semble constituer une forme de retour au travail à domicile que l’on connaissait dans certaines industries et professions au XIXe siècle, où la rémunération se faisait à la « tâche ».

Le développement de la flexibilité (entendons une bonne fois pour toutes que cette flexibilité est asymétrique et que ses contraintes ne pèsent que sur le seul salarié) est présenté une fois encore, comme toujours en pareil cas, comme la porte ouverte au plein emploi.

Cette analyse ne supporte cependant pas l’épreuve des faits.

Premier aspect : les années à venir vont être marquées par la sortie de la vie professionnelle de générations nombreuses de salarié(e)s, comme d’ailleurs de non salarié(e)s.

Les déserts médicaux que certains font mine de découvrir depuis quelques temps ont deux sources principales de développement : ainsi l’arrêt de l’activité d’un grand nombre de praticiens trop âgés pour continuer à crapahuter sur les routes de campagne pendant soixante dix heures par semaine mais aussi l’insuffisance notoire de jeunes médecins formés, faute d’un « numerus clausus » suffisamment élevé.

Quant aux politiques de réduction des capacités hospitalières, menées depuis une bonne quinzaine d’années pour « équilibrer «  les comptes sociaux, elles ont aussi conduit à réduire les capacités de formation de nouveaux praticiens, que ce soit dans le service public comme dans la médecine de ville, au terme des années d’internat…

Nous allons donc connaître un déficit de main d’oeuvre dans un certain nombre de professions (il existe déjà dans bien des cas) qui montre à la fois les limites des dispositifs de formation dans notre pays comme l’incapacité notoire des branches professionnelles et des entreprises à gérer de manière « optimale » , pour reprendre la vulgate linguistique des directions des ressources humaines d’aujourd’hui, le « capital humain » de leur propre personnel…

Lutter contre le chômage, objectif affiché de la loi travail version Macron Philippe Pénicaud, ce qui doit suffire à la rendre acceptable, au regard des louables intentions, c’est bien joli mais cela ne doit cependant pas faire oublier que les conditions actuelles d’exercice du travail ne sont pas si folichonnes que cela.

Pour quelques oublieux, on rappellera juste que si                                                                                                                                              nombre d’emplois restent inoccupés, c’est juste parce que l’entourage dont ils sont pourvus procède de l’indécence et du mépris à l’endroit de celui ou celle censé(e) l’occuper.

L’autre aspect de la situation, assez méconnu , est celui du décalage croissant entre formation initiale du salarié et activité professionnelle réelle.

Le fait d’avoir, dans le cadre des différents plans pour l’emploi mis en œuvre dans notre pays, accordé une forme de priorité à « l’allègement du coût du travail » par diminution du « coût du travail » (Macron ne propose pas quoique ce soit de différent aujourd’hui, bien au contraire même), c’est à dire la réduction des cotisations sociales calculées par référence à la rémunération a conduit à un triple échec.

Un, le nombre d’emplois, de manière globale, ne s’est pas vraiment élevé (en tout cas pas en équivalent temps plein) et sa qualité s’est réduite.

Deux, ce mouvement de développement de l’emploi peu qualifié (ou présenté comme tel) et, donc, relativement peu payé s’est effectué alors même que le niveau de formation initiale des salariés se relevait, singulièrement par la voie scolaire et universitaire.

Développer des emplois précaires ou sous qualifiés quand vous avez 700 000 jeunes de la même génération (ou presque) qui passent le baccalauréat et, in fine, plus de 600 000 qui vont l’avoir et prolonger en grande partie leurs études est juste une pure  imbécillité.

En 1985, 29 % des jeunes d’une génération obtenaient le baccalauréat.

Nous sommes désormais aux alentours de 77 % de réussite, notamment parce que le quart de cette génération décroche un bac professionnel, qui vaut largement tous les contrats d’apprentissage rompus au bout de trois mois.

Trois, ce relèvement global de la formation initiale (dans l’absolu, si nos bacheliers arrivaient sur le marché du travail en même temps, ils relèveraient le niveau moyen de formation au baccalauréat de deux points et demi à trois points) génère une main d’oeuvre qui ne trouve pas d’emploi au niveau de sa formation.

Pour reprendre la fameuse image du « boxeur manchot » de Tennessee Williams, on n’offre à trop de nos jeunes que les affres de la dépression, du désespoir et des emplois dénués de qualité là où leur apport à la société, comme leur épanouissement personnel,  pourraient s’avérer essentiels.

Ce hiatus entre niveau de formation et qualité de l’emploi, que l’on masque depuis quelques temps derrière le discours sur les
« décrocheurs de l’école » ou l’insuffisance de la maîtrise des savoirs dits fondamentaux (lire, écrire, compter), est la résultante de politiques de l’emploi à courte vue que la réforme du code du travail, telle que conçue, entend de fait inscrire dans le marbre de la loi.

On se souviendra à ce propos que le distinguo artificiel introduit par la loi Macron dans le périmètre de reclassement des présumés « plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) « (quel talent peuvent avoir parfois les auteurs de dispositions législatives pour joliment habiller les choses les plus exécrables, puisque les PSE sont le nom désormais utilisé pour les Plans de Licenciements Collectifs, la « sauvegarde » ne couvrant que les emplois non supprimés!) entre les sociétés d’un même groupe a conduit à réduire le nombre de procédures engagées à l’endroit de ces PSE devant les prud’hommes.

A la vérité, la démarche qui sous tend la loi travail bientôt portée par ordonnances vise à tronquer la perception réelle de l’économie pour les salariés et leurs représentants.

Posons nous d’ailleurs à ce stade la question de savoir en quoi la réduction du nombre des représentants syndicaux, celle des instances représentatives par fusion dans une seule structure polyvalente aux ordres du jour par conséquent extensifs (l’un des éléments clé de la démarche lancée par le Gouvernement) va avoir le moindre effet sur la situation de l’emploi ?

Dans une entreprise comptant un peu plus de 250 salariés, on peut en effet avoir aujourd’hui un délégué syndical par organisation représentative, sept délégués du personnel et cinq élus au CE , pour trois au CHSCT, soit un total de seize si vous n’avez qu’une seule section syndicale organisée.

Il s’agit de l’une des entreprises qui pourraient se trouver concernée par le processus en cours puisque le seuil actuel de 200,  salariés, retenu pour les éventuelles délégations uniques du personnel, pourrait se voir relevé à 300.

Dans une entreprise comptant 180 personnes où l’on compte  un délégué syndical, six délégués du personnel et cinq élus au CE, pour trois au CHSCT, soit un total de quinze élus, l’extension du   principe de la délégation  unique va réduire à huit le nombre des représentants du personnel.

En quoi cela va t il constituer une avancée pour la démocratie sociale et le dialogue de même ?

La seule chose acquise, c’est la réduction du nombre des salariés dits protégés du point de vue du droit du travail !

Développement de la « flexinsécurité «  du travail pour le salarié, recul du dialogue social sont les éléments clé du projet de loi d’habilitation que le Gouvernement Macron Philippe Penicaud entend présenter au Parlement.

Il est encore de faire comprendre que la compétitivité de l’économie française ne passe pas exclusivement par la voie de la précarité et le renforcement de la monarchie patronale.