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Le désert et la jungle

Étrange cohabitation de l’actualité ces temps ci…

Un fait divers, qui aurait pu être tout à fait ordinaire, a fait perdre à  une jeune femme enceinte l’enfant qu’elle portait, faute d’avoir eu une maternité équipée à distance raisonnable de son domicile.

L’affaire de Lacapelle Marival, appelons là ainsi, nous révèle que des années de mutations sociales et démographiques de notre pays ont développé ce que les spécialistes de la question appellent désormais « les déserts médicaux », ces parties de plus en plus étendues du territoire français où la présence de médecins généralistes procède parfois de l’exception, où celle de spécialistes  est parfaitement inconcevable et où les équipements hospitaliers ont été fermés, au nom d’un regroupement de moyens permettant de limiter les risques encourus dans des établissements qui n’auraient plus « l’habitude » ni les effectifs de praticiens pour mener à bien tous les actes médicaux.

Nous avons désormais, en France, plusieurs départements ruraux où il ne reste plus qu’un seul hôpital (en général situé dans la ville Préfecture) disposant d’une maternité, à croire que les autres établissements qui demeurent n’ont vocation qu’à transformer leurs  lits disponibles en « salle d’attente » du grand voyage de personnes âgées toujours plus dépendantes.

Et ce phénomène se double d’ailleurs, dans nombre de quartiers de  nos villes de banlieues, d’une nouvelle forme de désertification médicale qui voit partir des lieux la plus grande partie des médecins spécialistes et fermer les centres de santé d’origine associative ou philanthropique, créant une nouvelle fracture entre les habitants de ces quartiers et ceux de secteurs plus favorisés où pousse la jungle luxuriante des spécialistes à honoraires déconventionnés, tous plus attentifs à capter une clientèle en apparence plus fortunée et plus disponible pour une consommation  médicale plus importante encore…

Il faut, dans nombre de villes de banlieue parisienne, plusieurs semaines, si ce n’est de mois, pour pouvoir consulter un dentiste ou un ophtalmologue, à croire que les banlieusards ont des mâchoires en béton et l’oeil de l’aigle ou du tigre…

(Étrange, parce que, dans le même temps, s’y implantent de plus en plus des magasins de vente de lunettes à bas prix).

Et il y a des quartiers très bourgeois de Paris où nous avons profusion de kinésithérapeutes, de médecins généralistes, d’ophtalmologues, de psychologues, de psychothérapeutes, d’infirmières libérales, à tel point que l’ensemble de ces spécialistes, au besoin, peut pratiquement vous recevoir dans la journée, pour peu que vous vous y preniez de manière suffisamment ordonnée…

Bien sûr, on pourrait toujours se demander pourquoi il y a moins, dans le 6e arrondissement de Paris, de gynécologues que de masseurs kinésithérapeutes, d’ophtalmologues ou de psychologues  (les habitants du quartiers seraient ils plus souvent atteints par le mal de dos, la myopie et les problèmes existentiels que par les joies de la grossesse ? ), mais le fait est qu’il y a de quoi faire avec l’ensemble des professionnels de santé présents.

Ah oui, bien entendu, dans cette jungle luxuriante de cabinets médicaux, de salles d’attente, remplie de revues d’art et de journaux people, il reste un petit détail : il faut s’entendre sur le prix.

Parce qu’évidemment, moins de dix jours après le drame du Lot, les médecins croisaient le fer avec le Ministère de la Santé pour faire admettre que moins de 70 euros pour une consultation n’avait  rien d’un prix excessif pour la clientèle.

Je ne suis pas certain qu’une consultation médicale plus chère que la journée d’un smicard ne soit autre chose qu’une illustration crue et inadmissible d’une loi de la jungle qui prime aujourd’hui sur le droit à la santé.