JACQUES CHIRAC LE DERNIER RAD SOC ?

Faut – il tout de suite entamer une sorte de procès en béatification laïque et républicaine du Président Jacques Chirac qui vient de nous quitter, après une vie politique et publique bien remplie, et de permettre de révéler la certaine affection d’un grand nombre de nos compatriotes à son endroit ?

Au fil de ses quatre vingt six ans d’existence, l’ancien Maire de Paris, député de la Corrèze, Ministre puis Premier Ministre, conseiller municipal de Sainte Féréole, et enfin Président de la République (ce qui le mena vers le Conseil Constitutionnel) aura laissé maintes traces de ses activités et de son passage dans la vie politique, économique et sociale de notre pays.

Selon l’habitude bien ancrée en pareilles circonstances, ses défauts et travers divers s’estompent toujours derrière ses qualités et les souvenirs émus laissés à quelques – uns.

Que les choses soient claires : pas la moindre adoration ou idolâtrie chez nous, et l’individu n’était pas une de ces étonnantes statuettes Dogon ou Ewé qui peuplent les vitrines du Musée des Arts Premiers, manifestation de sa grande curiosité pour des civilisations méconnues du plus grand nombre.

Si nous retiendrons de Chirac Président la courageuse attitude qu’il put avoir de dispenser l’armée française de remettre le couvert en Irak en 2003, contrairement à l’opération Daguet acceptée par son prédécesseur en forces supplétives de l’US Army, ou sa sainte colère à l’endroit des policiers israéliens dans les rues de Jérusalem, il ne faut pas oublier les autres signes moins spectaculaires de son activité…

Notamment la création de l’ANPE, lorsqu’il était Ministre du Travail et que l’existence de près de « 400 000 chômeurs » commençait d’inquiéter dans notre pays.

Mettons à son actif le vote de la loi Veil sur l’avortement, obtenu avec le soutien de la quasi-totalité des députés de gauche, élus à plus de 180 en mars 1973, et d’une minorité de députés de la majorité censée pourtant soutenir le Gouvernement dirigé par Jacques Chirac.

C’est là une situation unique dans l’Histoire de la Ve République.

Quelques temps auparavant, après avoir été élu de la Haute Corrèze en 1967 avec un peu plus de 500 voix d’avance sur son concurrent communiste (la Haute Corrèze, pourvue d’une solide tradition résistante, avait déjà eu, dans le passé et notamment en 1936, un député PCF), Jacques Chirac avait rendu quelques services à son mentor, l’ancien Président Georges Pompidou (un quasi voisin venu du Cantal), notamment en faisant « messager d’Etat » entre rue de Varenne (Matignon) et rue Lafayette (siège de la CGT), un pistolet dans la poche, durant les événements de mai 1968, lors de la négociation des accords de Grenelle.

Nous nous souviendrons aussi de son affranchissement audiovisuel lors d’un débat télévisé de 1971, le duel Chirac – Marchais.

D’un côté, un Ministre de 38 ans et de l’autre, un Secrétaire général adjoint du PCF âgé de 50 ans environ.

Et le pauvre Chirac se fit étaler pour le compte sur la proposition de son interlocuteur demandant le vote d’une loi sur la transparence des ressources des partis politiques.

Il répondit alors « c’est certainement un problème à étudier », formule qui provoqua une hilarité générale, montrant s’il en était besoin que cela fait belle lurette que ce souci de transparence anime l’opinion publique…

Et le fait qu’élu Maire de Paris en 1977, Jacques Chirac ne se priva aucunement des nouvelles possibilités qui lui étaient offertes.

 Recrutement massif de collaborateurs de cabinet, attribution discrétionnaire de logements du domaine privé de la Ville, de logements sociaux et autres, utilisation du parc locatif détenu hors les murs de la capitale pour y reloger les « familles à problèmes » de la ville et faire évoluer la sociologie de certains quartiers, relations privilégiées avec certaines entreprises, notamment du BTP, sur les marchés publics, frais de bouche à gogo, avant l’invention des électeurs fictifs aux adresses de complaisance, particulièrement présents dans le Ve arrondissement, où Jacques Chirac se faisait élire conseiller de Paris, voici ce qui fut le quotidien de la Chiraquie de 1977 à 1986.

Devenu Premier Ministre, Jacques Chirac prendra un virage reagano – thatchérien, supprimant l’ISF, privatisant à tour de bras, notamment dans le secteur bancaire, ou encore des entreprises comme Pechiney ou Saint Gobain, sans parler de l’adoption de la loi Méhaignerie en décembre 1986 qui sera la matrice de la crise du logement que nous connaissons encore aujourd’hui, puisqu’elle avait assuré la primauté au rendement des investissements immobiliers au détriment de toute considération sur l’application effective du droit au logement.

La loi Méhaignerie est un élément clé de la « fracture sociale » que le candidat Chirac se fera un plaisir de dénoncer durant la campagne de l’élection présidentielle 1995.

Une fracture sociale, d’ailleurs, qui reviendra comme un boomerang dans la cour de l’Elysée avec les émeutes de banlieue de 2005, l’état d’urgence et la guérilla souterraine de Sarkozy, le fils maudit de la Chiraquie, à l’endroit de Dominique de Villepin, le fils adoré.

Et 1986, c’est aussi la loi Devaquet et cette manifestation de décembre 1986, massive, puissante qui se terminera entre autres par la mort de Malik Oussekine, rue Monsieur le Prince, à égale distance de la Sorbonne et du Sénat, sous les coups des « voltigeurs » de la Préfecture de Police, corps de maintien de l’ordre mis en œuvre par le Ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua.

Le retrait du projet de loi et la démission d’Alain Devaquet, universitaire et élu parisien ; furent l’épilogue de ces événements.

Dans une période également marquée par un conflit social majeur à la SNCF qui emplit de silence les voies ferrées d’un automne plutôt glacial alors.

Devenu Président en 1995, Jacques Chirac solutionnera la fracture sociale en relançant les essais nucléaires dans le Pacifique, s’attirant l’estime de l’Australie, de la Nouvelle Zélande et de la plupart des Etats îliens du Forum du Pacifique avant de voir son premier Ministre patauger, « droit dans ses bottes », dans une réforme inaboutie et inacceptée des régimes de retraite spéciaux marquée par de nouvelles manifestations de masse, d’une importance rappelant mai 68.

A l’époque, les travailleurs faisaient grève par procuration, laisser cheminots et traminots désorganiser totalement les transports publics, provoquant des embouteillages considérables dans toutes les villes et notamment Paris.

Je me souviens d’un petit matin, un samedi de décembre 1995, où, contraint d’aller travailler, j’avais traversé Paris endormi, sans véhicules pratiquement dans les rues, sinon quelques taxis.

La place de la Concorde était comme vide et suspendue à l’écoute de sa fontaine…

Chirac donna ensuite aux Français le droit de manifester, par leur bulletin de vote, tout le bien qu’il pensait de sa politique, suite à la dissolution du printemps 1997.

Si le passage de Jospin et de la « gauche plurielle » se traduisit, entre autres, par l’adoption des lois sur les trente cinq heures, il conduisit aussi au processus qui a fini de « cadenasser » le fonctionnement institutionnel de la Ve République.

Souvenons – nous.

Malgré une guérilla parlementaire de la droite au Sénat (de janvier à avril 2001), fut promulguée la loi dite d’inversion du calendrier parlementaire, plaçant les élections législatives après l’élection présidentielle.

Les auteurs de la proposition de loi originelle, les députés du Mouvement Républicain et Citoyen alors élus, soutenaient alors (je cite)

            Mesdames, Messieurs,

L’intérêt général exige que, conformément à l’esprit de la Ve République et à la logique du système présidentiel majoritaire, l’élection présidentielle ait lieu avant et non après l’élection législative. L’élection présidentielle doit demeurer, en effet, l’élection directrice qui permet d’arrêter les grandes orientations de la politique nationale.
L’adoption par referendum du quinquennat limite les risques de cohabitation dont l’expérience montre qu’elle engendre surenchères, immobilisme et confusion.


Le calendrier actuel résulte non d’un choix, mais de la date du décès d’un précédent Président de la République. Il favoriserait de nouveau des risques de cohabitation et de jeux politiciens que l’institution du quinquennat devait précisément dissuader.

 Elire d’abord le Président de la République, ensuite les députés à l’Assemblée nationale est la meilleure manière de rétablir la clarté et la responsabilité politiques : les citoyens doivent savoir clairement qui gouverne, qui contrôle et qui s’oppose.

Dans l’immédiat, seule la prorogation de quelques semaines de la fin du mandat de l’Assemblée nationale – du premier mardi d’avril, comme prévu actuellement, au 25 juin pour l’avenir – permet de rétablir l’ordre normal des élections.

Tel est l’objet de cette proposition de loi organique tendant à modifier l’article L.O. 121 du code électoral.
(fin de citation)

Une fois adoptée, cette loi a eu comme conséquence directe de donner au Président élu tant en 2002 qu’en 2007, 2012 et 2017 une majorité parlementaire d’opportunité qui « boucle » le débat politique pour les cinq ans du quinquennat.

Chirac fut aussi le Président en exercice lors de l’adoption de ce texte dont nous percevons chaque jour les limites et les excès.

Loin de la bonhomie fraternelle d’un homme pourvu d’un solide appétit et toujours prêt à rendre service…