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BRESIL : LA FIN DU CYCLE DE LA CHAYOTTE ET DU PIMENT OISEAU ?

Je ne sais pas si vous connaissez la chayotte (mot dérivé du castillan chayote, lui-même issu du nahuatl chayotli) que l’on appelle chouchou à La Réunion et christophine du côté des Antilles mais il s’agit d’une sorte de légume voisin de nos courges et courgettes, présent sur les tables exotiques, en général assez généreusement assaisonné.

Et ce, pour la simple raison que la chayotte ou christophine est plutôt fade et a donc besoin d’être relevée pour être consommée et faire bénéficier les convives de ses qualités naturelles…

« Sorbet de chayotte » (en version originale Picolé de Chayote) s’avère être le surnom dont a été affublé Geraldo Alckmin, Président du Parti de la Social Démocratie Brésilienne (PSDB), devenu le candidat de ce Parti (de droite et centre droit, comme son nom ne l’indique pas au premier abord) pour le scrutin présidentiel qui vient de se dérouler et dont le second tour porte en lui la menace de l’élection de Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite ou populiste (une sorte de spécialité nationale ceci posé) largement arrivé en tête au premier tour du scrutin.

Geraldo Alckmin, chirurgien reconnu et ancien Gouverneur de l’Etat de Sao Paulo, avait déjà affronté le suffrage universel lors d’un scrutin présidentiel, notamment pour subir une défaite d’une absolue clarté face à Luis Inacio da Silva, dit Lula, en 2006.

Une défaite amère, où le candidat pétiste avait obtenu au second tour plus de 60 % des voix, tandis que Geraldo Alckmin perdait deux millions de voix entre les deux tours, terminant avec un débours de plus de vingt millions de suffrages sur l’ancien syndicaliste de Sao Bernardo.

Alckmin avait vu deux Etats passer dans le camp de son adversaire (Acre et Rondonia) et avait vu son score se confiner sur le Roraima (Etat limitrophe du Venezuela), le Mato Grosso et le Mato Grosso do Sul, son Etat de Sao Paulo et les trois Etats « gauchos » du Sud (Parana, Rio Grande do Sul et Santa Catarina).

Contraint cette année de remplacer au pied levé le candidat putatif Aecio Neves, petit – fils de Tancredo Neves, l’un des restaurateurs de la démocratie au Brésil, par trop impliqué dans certaines des affaires de corruption qui secouent depuis trop longtemps la vie politique locale et ont fait le lit de l’extrême droite, Geraldo Alckmin a commencé par rassembler autour de lui (en tout cas en principe) un certain nombre des partis politiques représentés au Parlement.

Il a ainsi recueilli le soutien du Parti Travailliste Brésilien (PTB), du Parti Social Démocrate (PSD), de Solidariedade (SD), du Parti Républicain Brésilien (PRB), des Démocrates (DEM) et du Parti Progressiste (PP), parti issu de l’ARENA (parti des militaires du putsch de 1964), qui lui fournit d’ailleurs sa vice Présidente, du Parti Populaire Socialiste (PPS), pourtant classé à gauche ; du Parti de la République (PR), le tout en sus du soutien de son parti, le PSDB.

Cette union théorique de neuf partis, la plupart de centre droit ou de droite, constitue, dans le système politique brésilien, un bloc agissant, notamment au Parlement, largement influent et directement responsable, en lien avec le MDB, de la destitution de Dilma Rousseff.

Ces partis, soutenus par la bourgeoisie locale, auraient dû ou pu porter la candidature de Geraldo Alckmin.

Seulement voilà, c’est vers Bolsonaro que l’électorat de droite s’est porté, puisqu’on retrouve les points forts du candidat d’extrême droite dans l’ensemble des Etats qui ont voté historiquement pour les candidats de droite modérée.

Et le nombre de votes obtenus par le candidat PSDB (un peu moins de 5,1 millions de voix) est proprement calamiteux.

De fait, l’électorat qui avait voté en 2014 pour Aecio Neves semble s’être reporté vers le champion des sondages, Jair Bolsonaro.

Ainsi, par exemple, Aecio Neves avait réuni 10 152 688 suffrages dans le seul Etat de Sao Paulo, marquant alors une avance nette sur Dilma Rousseff, pourvue de 5 927 503 suffrages.

Cette année, Fernando Haddad obtient 3 833 982 voix , en baisse donc de plus de 2 millions de votes sur la performance de « Dilma », contre 12 378 012 voix pour Bolsonaro.

Mais Geraldo Alckmin est réduit à 2 224 049 voix, soit quasiment 8 millions de voix de moins que son prédécesseur candidat du PSDB.

Et ce, alors que le même jour, Joao Doria, candidat du PSDB pour le poste de Gouverneur de Sao Paulo, est arrivé en première position avec 31,8 % des votes et plus de 6,4 millions de voix…

Dans l’Etat de Rio de Janeiro, Neves avait obtenu 2 246 363 voix, arrivant troisième du scrutin.

Cette fois – ci, Alckmin doit se contenter de 208 325 votes (2,44 %), terminant en cinquième position devancé par les deux qualifiés du second tour, mais aussi par Ciro Gomes (deuxième dans l’Etat avec 15,2 %) et Cabo Daciolo, candidat du parti de droite extrême des Patriotes, lié à la secte pentecôtiste de l’Assemblée de Dieu.

Dans un autre Etat comme celui d’Amazonas, qui avait accordé 325 734 voix à Aecio Neves, Geraldo Alckmin passe à 29 190 voix, finissant ainsi à la sixième place du premier tour, dont 13 854 dans la seule ville de Manaus, la capitale de l’Etat.

Dans un Etat du Nordeste comme celui d’Alagoas, Geraldo Alckmin ne retrouve que 58 580 voix au lieu des 311 576 suffrages d’Aecio Neves en 2014.

Enfin, dans un Etat comme le Mato Grosso, Geraldo Alckmin obtient 67 498 voix, à mettre en regard des 693 251 suffrages d’Aecio Neves en 2014, arrivé en tête dans cet Etat très étendu, puisque couvrant plus de 900 000 km carrés pour un peu moins de 3,5 millions d’habitants.

Cette situation générale, qui a donc vu la droite modérée perdre 80 à 90 % de ses électeurs de 2014 au profit du candidat du PSL Jair Bolsonaro, se retrouve pour partie au niveau des scrutins destinés à l’élection des Gouverneurs ou encore des Députés et Sénateurs du Parlement fédéral.

Ainsi, dans des configurations électorales à géométrie variable, les partis qui soutenaient la candidature de Geraldo Alckmin obtiennent les résultats suivants lors du scrutin législatif.

PSDB 28 députés, PTB 10 députés, PSD 34 députés, SD 13 députés, PRB 30 députés, DEM 29 députés, PP 35 députés, PPS 9 députés, PR 34 députés, soit un bloc de 212 députés sur 513.

Par ailleurs, la candidature de Henrique Meirelles (MDB, le parti du Président Michel Temer, qui avait soutenu Dilma Rousseff en 2014 en constituant avec elle le ticket présidentiel) a obtenu un très faible succès dans les urnes, malgré le soutien du PMDB et du PHS.

Henrique Meirelles a recueilli, au plan national, 1 288 948 voix lors du scrutin présidentiel, alors que son parti, le PMDB, a recueilli plus de 12 millions de voix lors du scrutin sénatorial et obtenu l’élection de 34 députés.

L’influence électorale et parlementaire du MDB, devenu un parti de centre droit après avoir été, à l’origine, le parti de l’opposition démocratique face à la dictature militaire issue du coup d’Etat de 1964, est cependant en voie de réduction.

En 2014, le PMDB disposait de 66 sièges et a donc perdu près de la moitié de ses députés.

Il n’en demeure pas moins que même affaiblis, les partis de centre droit et de droite auront un grand rôle à jouer dans le Parlement à venir.

Les forces de gauche, stricto sensu, demeurent en effet minoritaires : on part en effet de 67 députés PT, 18 députés PDT, 10 élus du PC do B, 35 PSB et 5 PSOL, soit 135 élus à un ensemble de 28 PDT, 55 PT, 32 PSB, 9 PC do B et 10 PSOL, soit un total de 134 élus quasiment équivalent.

La poussée principale, sans lui donner de majorité parlementaire, affecte évidemment le PSL de Jair Bolsonaro, qui passe de deux mandats (1 PSL et un PRTB, parti allié pour la présidentielle) à 52, tous PSL.

Trois quatre points pour finir.

47 % des députés élus sont des millionnaires en reals brésiliens (équivalent d’une fortune de 230 000 euros).

Les députés, sénateurs et députés d’Etat élus ce dimanche sont majoritairement blancs et les représentants de la population « noire » sont environ 5 % dans le total des élus.

Pour la première fois dans l’Histoire du pays, une candidate transexuelle a été élue députée de l’Etat de Sao Paulo et, de la même manière, une Améridienne, candidate du parti écologiste REDE, a été élue députée Fédérale dans l’Etat, de tradition plus que conservatrice, du Roraima, limitrophe du Venezuela.

ELECTIONS BRESILIENNES : BALLE – BIBLE – BŒUF CONTRE MAINS NUES ET SANS TERRE

Dans une société aussi inégalitaire que peut l’être la société brésilienne qui présente des signes de développement économique évident autant que des signes d’inégalités sociales dignes du Tiers Monde, dans un pays aussi vaste et fragmenté (plus de huit millions et demi de kilomètres carrés et une capitale politique qui peine à s’affirmer face aux mastodontes économiques de la Côte que sont Sao Paulo, Rio de Janeiro et même Porto Alegre), un scrutin ne peut se définir que sous les auspices d’alliances parfois improbables et pour le moins produits de compromis.

C’est ainsi que, porté par un parti aux effectifs pour l’heure assez réduits, Jair Bolsonaro, présenté comme candidat d’extrême droite, est arrivé largement en tête du scrutin présidentiel.

Au-delà de son discours raciste, partisan de l’autodéfense, ultra libéral en économie et conservateur du point de vue des mœurs, Bolsonaro a su rassembler autour de lui des électeurs venus d’horizons divers : classes moyennes urbaines convaincues de leur rôle moteur dans l’Histoire de la société brésilienne, classes modestes confites en dévotion depuis leur adhésion à une secte évangélique, milieux d’affaires excédés par les impôts et le « distributionnisme » du PT, propriétaires terriens voulant disposer des coudées franches face aux peuples amérindiens et aux exigences environnementales.

Cela a donné à l’intéressé près de 50 Millions de voix, loin devant le candidat pétiste, Fernando Haddad, qui a atteint 29,3 % des votes, et plus de 31 millions de suffrages.

En troisième position arrive Ciro Gomes, candidat du Parti Démocratique Travailliste (formation de centre gauche rattachée à l’Internationale socialiste), qui a recueilli 12,5 % des votes et un peu plus de 13 millions de suffrages.

Même si Ciro Gomes a déjà été candidat sous d’autres étiquettes par le passé, on peut penser que ses électeurs ne seront guère enclins, a priori, à voter en faveur de Bolsonaro au second tour.

Ensuite, nous trouvons Geraldo Alckmin, candidat du PSDB (parti de la social démocratie brésilienne), avec un peu plus de 5 millions de voix et 4,8 % en pourcentage.

Le PSDB, comme son nom ne l’indique pas, est en réalité un parti dont l’arc par du centre vers le centre droit et la droite, le tout baigné dans un message politique « chrétien » et représentant d’une bourgeoisie d’affaires opposant la « qualité » de la gestion à la pure « politique ».

En 2010 comme en 2014, le PSDB a généré les candidatures de José Serra et Aecio Neves, candidats opposés au second tour de la présidentielle aux candidats du PT et notamment à Dilma Rousseff.

La défaite politique du PSDB, largement débordé sur sa droite par le PSL de Jair Bolsonaro, est aussi l’un des événements de cette élection, le parti ayant occupé à plusieurs reprises (avec Henrique Cardoso ou Tancredo Neves) les fonctions convoitées ce dimanche.

On notera également qu’est loin le temps où Geraldo Alckmin disputait la fonction présidentielle à Lula lors du scrutin de 2006 en obtenant 41,7 % des votes au premier tour…

Derrière ces candidats, nous trouvons ensuite le candidat de centre droit Joao Amoedo (NOVO, parti fondé en 2017), ancien sportif de haut niveau, homme d’affaires, banquier et économiste, d’obédience libérale et ses 2,5 % de voix (un peu moins de 2,7 millions), qui a cependant annoncé qu’au second tour, il voterait pour le candidat du PT.

Les autres candidats sont en dessous des 2 %, qu’il s’agisse des divers candidats de gauche ou écologistes (1,7 %) ou de droite et du centre (3,5 % au total).

Les résultats par grandes Régions du pays traduisent nettement les décalages politiques existants.

Dans le Centre Ouest, les quatre entités donnent la majorité absolue des votes à Jair Bolsonaro, avec des pourcentages allant de 55 à 60 % des voix.
C’est le Brésil de la grande exploitation terrienne.

Dans la partie Nord du pays, autour de l’Amazone, le vote favorable à Bolsonaro se manifeste sur le territoire d’Acre (62,2 %), aux confins du pays avec la Bolivie ; dans le Rondonia
(62,2 % également ) et dans le Roraima (63 %).

Le soutien en faveur du candidat du PSL est moins net dans les Etats amazoniens comme le Tocantins (44,6 % contre 41,1 % pour Fernando Haddad, et une avance de 26 000 suffrages imputable au seul vote de la capitale de l’Etat, Palmas où Bolsonaro recueille près de 59 % des votes été plus de 80 000 suffrages contre 31 000 à son adversaire) ; le territoire d’Amapa (40,7 % pour Bolsonaro contre 32,8 % pour Haddad et une avance de 32 000 suffrages assurée par l’écart sur la ville de Macapa, chef lieu du territoire) ; et, enfin, l’Etat d’Amazonas, où Bolsonaro obtient 43,5 % contre 40,3 % pour Haddad.

L’écart de votes entre les deux candidats (un peu moins de 60 000) s’explique là encore par le poids particulier du vote de la capitale de l’Etat, Manaus, qui met Bolsonaro en tête avec plus de 620 000 voix contre moins de moins de 248 000 pour Haddad.

En fait, hormis la grande ville amazonienne, Bolsonaro réunit 185 549 suffrages sur l’Etat contre 498 308 suffrages pour Haddad.

Enfin, Fernando Haddad arrive en tête dans l’Etat de Para.

Si la ville de Belem accorde ses faveurs à Bolsonaro (43,2 % et 348 000 voix environ) face à Haddad (22,3 % et environ 180 000 voix), l’Etat donne 41,4 % des votes en faveur de celui-ci (et près de 1,75 million de votes) contre 36,2 % pour le candidat de droite (et un peu moins d’1,5 million de voix).

Dans le Nordeste, les résultats sont assez différents de ceux que nous venons de commenter.

Il y a d’abord le Ceara, qui place en tête Ciro Gomes, avec 41 % des voix et élit le même jour avec 80 % des votes un Gouverneur PT.

Fernando Haddad obtient la majorité absolue des votes dans les Etats de Bahia (60,3 %), Maranhao (61,2 %), Piaui (63,4 %) et Sergipe (50,1 %).

Il arrive en première position dans les Etats d’Alagoas (44,8 %), Paraiba (45,5 %), Pernambuco (48,9 %) et Rio Grande do Norte (41,2 %).

Dans ces différents Etats, où les masses paysannes et populaires ont ainsi nettement marqué leur soutien au PT, le vote des villes favorise Bolsonaro tout en montrant la difficulté de son parti à rassembler au-delà.

Ainsi, à Maceio (Alagoas), Bolsonaro recueille 227 491 voix (52,3 %) contre 85 734 (19,7 %) pour Haddad.

Sur le reste de l’Etat, il y a donc 300 864 voix pour Bolsonaro mais 601 413 suffrages pour Haddad !

Dans le Paraiba, Bolsonaro arrive en tête à Joao Pessoa avec 204 456 voix (49,9 %) contre 99 614 voix (24,3 %) pour Haddad.

Déduction faite de ce résultat, l’Etat donne 473 262 voix à Jair Bolsonaro mais 884 784 suffrages pour Haddad.

La grande ville de Recife (Pernambuco) donne une avance de plus de 116 000 voix au candidat de droite quand le reste de l’Etat se traduit par 1 060 790 voix Bolsonaro et 2 041 775 voix pour Haddad.

Dans les sept Etats du Sud et du Sud Est, le cœur économique du pays, le vote Bolsonaro domine.

C’est dans ces Etats que le candidat de droite a fait la différence.

Plein Sud, le Parana (56,9 % et plus de deux millions de voix d’avance), le Santa Catarina (65,8 % et, là encore, plus de deux millions de suffrages d’avance) et le Rio Grande do Sul (52,6 % et 1,9 million de suffrages en sus) ont massivement apporté leur part au succès du candidat d’extrême droite.

Dans le Rio Grande do Sul, il arrive notamment en tête à Porto Alegre avec 45,4 % des votes, contre 20,1 % pour Haddad et 19,4 % pour Ciro Gomes dans ce qui fut l’un des « laboratoires » politiques de la gauche brésilienne.

Dans le Sudeste, majorité absolue pour Bolsonaro dans l’Etat d’Espiritu Santo (54,8 %), un Etat qui a réélu le même jour un Gouverneur membre du Parti Socialiste Brésilien face à un candidat ; dans l’Etat de Minas Gerais (48,3 % et une avance de plus de 2,3  millions de voix), dans les Etats de Rio de Janeiro (59,8 %) et Sao Paulo (53 %).

L’avance de Bolsonaro atteint 8,44 millions de votes sur le seul Etat de Sao Paulo, où Haddad se retrouve à 16,4 % et Alckmin à 9,5 %.

Sur Rio de Janeiro, c’est Ciro Gomes qui arrive deuxième, même si c’est fort loin du candidat de droite.

La ville de Sao Paulo donne 44,6 % des votes pour Bolsonaro, contre 19,7 % pour Haddad, 14,8 % pour Gomes et 8,8 % pour Alckmin.

Rio de Janeiro, pour sa part, vote Bolsonaro à 58,3 %, loin devant Ciro Gomes (19,5 %) et Fernando Haddad (12 %).

Nous verrons dans un autre article ce qui laisse quelques incertitudes au devenir de la mandature 2018 – 2022.