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UN SECOND DESORMAIS ETERNEL

C’était une autre époque.

On voyait sur les routes, en juillet, des maillots vantant ici une marque de téléviseurs fabriquée à la Courneuve, là des boissons sucrées produites en Espagne, ailleurs des céramiques italiennes, ou bien des machines à café, sans parler de certains alcools français ou de charcuteries transalpines.

On était loin, alors, des mastodontes employant des milliers de salariés et réalisant 80 milliards de dollars de chiffre d’affaires, qui se paient une équipe pour leur image de marque…

C’était une autre époque.

Celle de la voix de Robert Chapatte, le p’tit gars de banlieue Sud est qui commença à pédaler du côté de Saint Maur, trouvant les mots justes pour décrire cette tragédie parfois dérisoire que peut être la course.

Celle des chroniques d’Antoine Blondin, écrites après la dégustation/absorption d’une certaine quantité de vin ou d’alcool…

Celle des articles de Pierre Chany ou encore d’Abel Michea et Emile Besson, selon les journaux les plus diffusés sur le parcours.

Ces plumes alertes ont, pour beaucoup de jeunes, été le premier apprentissage de la littérature, moins rébarbatif et ennuyeux que bien des lectures contraintes de l’année scolaire.

Evidemment, ce que gagnaient les « forçats de la route » ou les « Géants » (c’est selon… on se rappellera qu’une chanson dédiée à ces fameux géants fut détournée de son sens pendant la Seconde Guerre Mondiale pour servir d’hymne à un vieux maréchal réactionnaire et antisémite) n’avait pas grand-chose à voir avec aujourd’hui.

On n’oubliera pas que, parfois, le gain consistait en l’acquisition gratuite d’un studio de 25 mètres carrés dans un programme d’immobilier de tourisme bord de plage réalisé par un promoteur ayant de surcroît, acheté une étape de l’épreuve…

Et on n’oubliera pas les chutes sous la pluie, les roues qui chassent, les hommes au visage ensanglanté, les douleurs parfois muettes, parfois terribles.

Comment oublier ce brillant coursier espagnol tombé dans la descente d’un de ces cols pyrénéens tordus et tortueux, devenu d’autant plus traître que la pluie s’était invitée à la partie de manivelles engagée ?

 Fils de paysan creusois, garçon de ferme tranquille, Raymond Poulidor était tellement Limousin et tellement Français qu’il ne pouvait que devenir sympathique à une large majorité de Français des années 60.

Il ne fut jamais l’arbitre des élégances sur un vélo, loin du style racé de son rival Jacques Anquetil, chronomaître du temps et vainqueur de tant de courses où l’effort solitaire primait sur toute considération…

Sa manière d’appuyer sur les pédales, qui paraissait un peu besogneuse, comme appliquée, lui permit tout de même de se tisser un palmarès personnel loin d’être ridicule.

Pas loin de 190 victoires homologuées, dont sept étapes du Tour de France, le Tour d’Espagne, Paris Nice à deux reprises en battant à chaque fois le grand Eddy Merckx lors de l’étape finale sur la montée du col d’Eze, au moins un championnat de France, la Flèche Wallonne ou Milan San Remo.

Il remporte ainsi le Tour d’Espagne 1964 en devançant l’armada espagnole occupant les dix places suivantes du général final, par la grâce d’une bonne performance dans les Pyrénées (troisième de l’étape de Puigcerda) et une victoire claire et nette dans le dernier contre la montre, disputé à deux jours de l’arrivée entre Leon et Valladolid.

Il a aussi gagné cinq fois le Critérium national et obtenu un certain nombre de médailles (quatre) aux Championnats du Monde sur route.

En 1961, il obtient le bronze derrière Van Looy, le sprinter belge et l’italien De Filippis.

 En 1964, il réédite la performance à Sallanches derrière le Batave Jan Janssen et l’Italien Adorni.

 En 1966, il se retrouve à la même position, derrière l’Allemand Rudi Altig et Jacques Anquetil et en 1974, il est battu au sprint, sur le circuit de Montréal, par Eddy Merckx qui venait de le devancer au général du Tour de France.

Cette année 1974, alors qu’il est âgé de 38 ans, Poulidor a été largué dans les Alpes par Eddy Merckx.

  Il a notamment perdu beaucoup de temps dans la 11e étape, entre Aix les Bains et Serre Chevalier, où il est arrivé à plus de six minutes du vainqueur, l’Espagnol Lopez Carril, et à cédé plus de cinq minutes sur le grand champion belge.

 Lors de la 16e étape, il remonte peu à peu vers la tête de course et durant la dernière ascension, celle du Pla d’Adet, au dessus de la station de Saint Lary Soulan, il se place en première position, reprenant 41 secondes à Lopez Carril et 1 minute et 49 secondes à Merckx.

 Le lendemain, dans l’étape courte allant de Saint Lary au sommet du Tourmalet, Poulidor se placera en seconde position derrière le Tourangeau Danguillaume, laissant de nouveau Merckx et Lopez Carril plus de quarante secondes derrière lui.

 Chassant le podium, Poulidor réussira, à Orléans, à déloger l’Espagnol de la deuxième place.

 D’abord par une bordure lors de l’étape en ligne qui coûte près de deux minutes à celui-ci et ensuite, lors du contre la montre où Poulidor, finissant à moins de trente secondes du vainqueur, Pollentier et 19 secondes de Merckx, voit Lopez Carril céder plus de deux minutes et demi sur le roi Eddy.

Cette abnégation de Poulidor, malgré la fréquence de ses mauvais passages (crevaisons, chutes diverses) le rendront très très « poupoulaire » comme le dit Blondin.

L’éternel second fut en fait toujours le premier.