ELECTIONS CATALANES : RAJOY ES VA FICAR A LA TRAMPA

La suite avait été une application stricte de l’article 155 de la Constitution du Royaume, avec force incarcérations de dirigeants politiques catalans de tendance indépendantiste, exil rocambolesque de Carles Puigdemont i Casamajo à Bruxelles et installation temporaire de l’exécrée (et pas seulement à Barcelone) Soraya Saenz de Santamaria, ex porte parole du groupe parlementaire du Parti Populaire puis vice Présidente du Conseil des Ministres, aux fonctions de Présidente de la Generalitat par intérim, en quelque sorte…

Convoquées par Mariano Rajoy, les élections de ce 21 décembre devaient permettre de savoir si les électeurs catalans étaient, ou non, partisans de l’indépendance et allaient confirmer leur vote de septembre 2015, où ils avaient accordé la majorité absolue aux forces indépendantistes.

Le point de départ était connu.

Le Parlement élu en 2015 comprenait 62 élus de la coalition réunissant Parti démocratique européen de Catalogne et Gauche Républicaine (ERC), leurs 10 alliés de la Candidature d’Unité Populaire faisant la maille pour la majorité.

Une majorité riche du soutien de 1 957 348 électeurs.

Comme nous l’avions déjà indiqué, la principale évolution politique au sein du camp autonomiste avait été alors l’explosion de la coalition de centre droit jusqu’alors dominante et composée de la Convergence Démocratique de Catalogne et de l’Union Démocratique de Catalogne.

De fait, la mouvance politique indépendantiste est désormais à gauche qu’elle ne l’a été depuis le retour de la démocratie en Espagne.

En face, les forces réunies par la cause de l’anti indépendance  s’avéraient d’origine politique diverse.

Nous avions en effet à la fois le PSOE/PSC (branche locale du Parti socialiste espagnol), le PPC (branche locale du Parti populaire), et Ciutadans, parti de centre droit nouvelle formule, porté par de jeunes entrepreneurs catalans, ayant pour lui, a priori, de s’être débarrassé des derniers oripeaux de franquisme et n’étant pas aussi frappé par la corruption que peut l’être le Parti populaire.

Lors des municipales 2015, Ciutadans (Ciudadanos en version castillane) n’avait emporté que deux villes moyennes dans la longue liste des villes espagnoles comptant au moins 50 000 résidents.

Il avait ainsi emporté les communes de Mijas (province de Malaga) et Valdemoro (province de Madrid).

Ciutadans s’était positionné en tête du camp des « antis » avec 25 élus, contre 16 aux socialistes et 11 au Parti Populaire.

Le tout avec un ensemble de 1 605 563 suffrages.

Par ailleurs, 366 494 électeurs avaient opté pour la coalition Catalunya Si Que Es Pot, version locale de Podemos.

Ce qui signifiait que le camp « légitimiste » avait plus de 300 000 voix de retard sur le camp indépendantiste et était éloigne de 700 000 suffrages environ de la majorité absolue.

Les rapports de forces politiques sont en partie guidés par la règle de répartition des sièges entre les quatre provinces de la Generalitat, puisque 85 mandats vont à la province de Barcelone, et 50 aux trois autres (Lleida, Girona, Tarragona) moins peuplées, toutes proportions gardées que la première.

Pour donner une idée des choses, un député barcelonais pèse près de 47 000 électeurs, un député gironès ou tarragonais est aux alentours de 30 000 électeurs et un député de Lleida un peu moins de 20 000.

Ceci dit, ce mode de scrutin a toujours relativement écrasé l’influence de la gauche au sein du Parlement, et renforcé le courant catalaniste modéré, influent dans les zones rurales de la Catalogne intérieure.

L’élection de cette année a tout de même été assez particulière.

Parce que si la télévision espagnole a largement couvert la campagne des candidats « rattachistes », « légitimistes », « espagnolistes » et j’en passe, celle du camp indépendantiste était marquée par les emprisonnements sans motif, l’exil et, dans de nombreux cas, l’incapacité de mener une campagne électorale ordinaire. .

Je me dois de faire ici remarquer que la presse française n’a pas été en reste, et à tout le moins,   les  media  audiovisuels dans ce concours d’approximations qui a animé les trois derniers mois.

Certains se sont en effet sentis obligés de donner sens à la position officielle des institutions de l’Etat, c’est à dire le respect  des règles de « l’Etat de droit », manière à peine voilée  de marquer une préférence pour le maintien de l’état des choses,  c’est à dire la poursuite de la monarchie espagnole  dans ses  limites territoriales actuelles.

Le problème, comme nous l’avons déjà  souligné, c’est que le schéma de la « transition bourbonienne » est au bout du rouleau  et que l’affaire catalane montre que l’Espagne se cherche déjà un autre avenir.

Penchons nous, maintenant, sur les résultats de l’élection voulue par Manuel Rajoy.

Premier point, relevé par tous,  le haut niveau de  la participation.

Le scrutin de 2015, déjà imprégné du débat sur l’indépendance, avait été marqué par une participation de près de 75 %, dix à quinze points supérieure  aux différents scrutins tenus depuis 1980.

Cette fois ci, la poussée amène  au – delà des 80 %; avec  un plus de votants atteignant 245 000 votants de plus.

Le tout dans un collège électoral  stable (environ  8 000 inscrits de plus en deux ans, autre signe de la situation globale de l’Espagne qui n’est que rarement relevé, celui de son déclin démographique).

Le premier point dans l’affaire, c’est que la province de Barcelone est celle connaissant la progression la plus  nette de la participation avec près de 190 000  électeurs de plus, dont  37 000 sur la seule cité comtale.

On compte aussi 10 000 votants de plus à L’Hospitalet del Llobregat, deuxième ville de la Generalitat pour la population, 7 000 de plus à Badalona, ou encore près de 7 000 à Sabadell.

C’est une hausse de la participation qui dépasse les  chiffres de progression des autres provinces, sur la totalité de leur territoire et indépendamment les unes des autres.

Comme ces villes sont moins « catalanistes », la population d’origine castillane ou andalouse y étant importante, on peut y penser que l’impact de la polarisation  des votes sur l’identité  culturelle et linguistique pouvait s’avérer déterminant.

Si Ada Colau, Alcalde de Barcelone, provient des rangs de Catalunya en Comu, la plupart des maires des villes    ici citées sont d’obédience socialiste.

Le PSOE l’avait en effet emporté à  L’Hospitalet (réélection),  Tarrassa (idem), Mataro (prise à la CiU), Santa Coloma  de Gramenet (réelection), Cornella de Llobregat (idem), Sant Boi de Llobregat (idem), Viladecans (idem),  Rubi (Idem),  Granollers  et Mollet del Valles.

Le tout après avoir confirmé les maires socialistes de Lleida et Tarragona.

Notons toutefois que le PS avait laissé Sabadell  à la Gauche Républicaine tandis que le PP avait perdu Badalona au profit d’une liste de gauche alternative.

Le paysage politique municipal   était donc déjà marqué par  l’affaiblissement de la droite espagnoliste, celui de la droite locale ouvrant un peu plus l’espace en faveur de Ciutadans.

A gauche, le PS avait tout de même subi un recul sensible de son influence caractérisé par la perte des mairies de  Barcelone, Badalona et Sabadell, qui font partie   des plus importantes cités catalanes.

Regardons la situation de la province de Barcelone.

Ciutadans arrive en tête sur l’ensemble de la province avec  862 300 suffrages, soit un peu plus de 26 % des votes, et une progression de 282 450 voix, très largement supérieure  à la seule hausse des votes exprimés.

Mais ce gain peut être comparé  avec l’évolution du score du PP, qui obtient pour sa part un score deux fois plus faible qu’en 2015, laissant en route 130 477 votes.

La disparition des listes de l’Union  démocratique de Catalogne (plus de 75 000 voix) peut aussi expliquer la poussée en faveur de Ciutadans mais je suis enclin  à penser qu’une partie de l’électorat catalaniste modéré, jadis acquis à  CiU , ne s’est pas retrouvé dans la démarche Puigdemont.

Une partie de l’électorat du PSOE peut aussi avoir été attirée par Ciutadans.

Illustration à L’Hospitalet où le PS stagne en pourcentage ( à 23,1%) et où Ciutadans, en tête en 2015, accroît son avance de   1 007 à 14 229 suffrages !

A Badalona, le PP perd 16 341 suffrages quand Ciutadans en  gagne 18 727…

A Sabadell, Ciutadans gagne environ 10 000 voix,   ERC et PdeCat 6 000, tandis que la CUP et CeC laissent   7000 voix en route et le PP 3 700, avec un score divisé par deux.

A Barcelone,  Ciutadans progresse de 63 570  votes.

Dans le même temps, le PP perd 36 398 voix.

Quant à l’ensemble ERC – PdeCat, il progresse de  33 699 voix mais la CUP perd 39 389 voix.

Au PSC, la hausse est d’environ 30 000  voix  quand Catalunya en Comu a maintenu son nombre de  voix.

Par contre, 30 000 voix UDC se sont sans doute réparties sur le flanc droit de l’échiquier.

Quand on regarde le vote par district de Barcelone, certaines indications viennent.

Ciutadans est en tête dans sept des dix districts de la cité comtale, mais il se trouve qu’il obtient ses trois meilleurs scores dans deux secteurs bourgeois (Las Corts et Sarria Sant Gervasi), bastions historiques de la droite catalaniste et dans un secteur plus populaire, de tradition socialiste (Nou Barris).

Un secteur d’urbanisation plus récente que l’Eixample ou Sants Montjuic, pour donner une image, où la population non catalane est importante.

Ce district de Nou Barris (Quartiers ou Faubourgs Neufs en français) est d’ailleurs le meilleur score du PSC/PSOE sur la ville.

Mais si l’on regarde au niveau des quartiers, on constate que le parti de droite nouvelle formule est en tête sur Pedralbes, quartier huppé du district de Las Corts.

Sur l’ensemble de la ville, les trois listes indépendantistes rassemblent finalement 45,7 % contre 43,3 % au bloc des trois listes anti indépendantistes.

Le bloc catalan obtient cependant la majorité absolue des suffrages dans les quartiers de la Barceloneta (secteur populaire de pêcheurs dans le port), du Fort Pienc, de la Sagrada Familia, comme de la plupart des quartiers de l’Eixample de par le score du parti de Puigdemont, de Sants (55,5 % pour les trois partis indépendantistes et près de 10 % pour Catalunya en Comu), la plupart des quartiers du district de Gracia, dans le quartier du Tibidabo et dans une bonne partie du district de Horta Guinardo.

Le bloc opposé domine donc dans les districts bourgeois comme Las Corts et Sarria, quand Ciutadans et PSOE sont désormais en concurrence dans nombre de secteurs ouvriers non catalans.

Le parti de droite nouvelle formule arrive également en tête dans la plupart des villes du Baix Llobregat et du Vallès.

Ainsi, C’s arrive premier à Badalona (devant l’ERC) avec plus de 31 % des votes, à L’Hospitalet (devant le PSC), à Santa Coloma de Gramanet (devant le PSC toujours), à Sabadell (devant l’ERC), à Sant Boi de Llobregat (toujours devant le PSC), Sant Feliu de Llobregat (devant l’ERC) ou encore El Prat.

Contraste marqué avec les provinces de Lleida et Girona qui ont majoritairement voté pour le camp indépendantiste.

En 2015, l’ensemble Junts Pel Si + CUP faisait 64,97 % dans la province de Girona (la liste étant largement tirée par la candidature en chef de file du chanteur national Lluis Llach) et 64,10 % dans celle de Lleida.

Cette année, l’ensemble ERC + PdeCat + CUP fait 64,59 % sur la province de Lleida et 63 % dans celle de Girona.

Peu de changements nets, sinon une distribution différente dans le bloc anti indépendantiste, le PP passant par exemple de 5,9  à 2,8 % et perdant son siège dans la province de Girona comme dans celle de Lleida.

Dans la province de Girona, ceci posé, C’s arrive en tête dans les stations balnéaires de la Costa Brava comme Blanes, Lloret de Mar, Roses ou Figueres, la capitale de l’Ampurdan.

Les indépendantistes sont victorieux à Girona (62,4 % pour les trois partis réunis), Olot (73,9%), Ripoll (68,6%), Banyoles (80,9%), tous chefs lieux de comarques de la province.

Pour la province de Tarragona, où C’s arrive en tête, il le doit notamment à sa performance sur le chef lieu (mairie PSC), et dans la ville de Reus (mairie CiU), l’écart constaté dans ces deux villes se retrouvant au niveau provincial.

Dans la province de Lleida, C’s arrive en tête dans le chef lieu (mairie PSC), en obtenant 17 722 de ses 40 608 suffrages régionaux.

Ce qui n’empêche pas le Parti démocrate européen de Puigdemont et la Gauche républicaine de Junqueras de finir devant C’s au niveau provincial.

La plupart des comarques de la province votent pour les indépendantistes à l’exception du Val d’Aran, petite région parlant l’aranais…

Le vote utile, si l’on peut dire, a sans doute joué en partie dans le résultat constaté ce 21 décembre, résultat constituant tout de même un désaveu cinglant pour le Premier Ministre Mariano Rajoy puisque le nombre de votes indépendantistes a encore progressé sur les élections précédentes, malgré un tassement en pourcentage.

Les mésaventures du Parti Populaire (il n’a plus que trois élus  dans la province de Barcelone et a été exclu de la représentation des trois autres provinces) l’ont conduit à obtenir un nombre de voix inférieur à celui de la liste UCD aux élections catalanes de …1980 !

A l’examen des résultats, il semble pour le moins que la situation politique créée par le contexte de conflit sur l’avenir institutionnel de la Catalogne met en question la situation institutionnelle et politique de l’ensemble de l’Espagne.

La poussée de Ciutadans, parti présent sur l’ensemble du pays, au détriment du Parti populaire et le score pour le moins limité du PSC, qui ne progresse plus depuis 2012 en Catalogne, met en cause l’équilibre politique sur lequel s’est installé le régime politique issu de la « transition bourbonienne ».

Un régime fondé en particulier sur l’alternance aux affaires du PP et du PSOE.

Mais quarante ans d’alternance plus ou moins réussie, de scandales, de corruption, de marchés truqués et de modèles économiques ruineux, font émerger à la fois des forces centrifuges (dont l’indépendantisme catalan est une expression) et des aspirations nouvelles, parfois portées par d’anciennes attaches politiques

Ainsi, qu’on le veuille ou non, Podemos, sous certains aspects, marque la vivacité des idées libertaires et autogestionnaires dans le corpus idéologique ibérique.

Défaite de Rajoy, pris dans la nasse de résultats contraires à ses espérances, le scrutin du 21 décembre confirme aussi l’attachement de nombre d’Espagnols et de Catalans aux valeurs républicaines.

Le compte à rebours semble bien parti pour la monarchie…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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