ELECTIONS EN EUROPE : AGITER L’EPOUVANTAIL PLUTOT QUE LES IDEES

A la vérité, dans des démocraties modernes comme celles de la plupart des pays développés, le fait électoral est un phénomène si récurrent qu’il est loisible de prendre un temps soit peu de recul pour analyser certaines tendances dominantes dans l’opinion publique.

Il est de notoriété que les moyens d’information, dans un pays comme le nôtre, brodent depuis une bonne trentaine d’années sur la thématique de la »montée de l’extrême droite » et, partant, des comportements intolérants, pour ne pas dire de la radicalisation des idées, une radicalisation ayant, de mon point de vue, ses origines à la fois dans la mémoire historique telle que construite par et pour certains, mais aussi dans des évolutions sociologiques et démographiques.

 Des évolutions qui, peu à peu, conduisent à faire de l’Europe le continent le plus vieux de la planète, avec des populations en déclin démographique plus ou moins prononcé dans nombre de pays.

Bien entendu, pour se rassurer en quelque sorte d’avoir déjà vu deux fois un candidat d’extrême droite participer au second tour de l’élection présidentielle et  le Rassemblement National arriver en tête des scrutins européens, nos journalistes font la chasse au vote d’extrême droite hors de nos frontières.

L’Italie, l’Allemagne, la Suisse, entre autres, sans parler des pays de l’Est, constituent d’intéressants sujets d’étude et de controverse, de ce point de vue.

Cet automne, les Suisses ont voté pour renouveler leur Parlement et l’Allemagne a vu se dérouler une ultime élection régionale pour l’année, dans le Land de Thuringe, région de l’Est du pays où ont vécu nombre des personnalités les plus marquantes du pays.

Qu’il s’agisse de Bach, Goethe, Hegel, Marx, Brahms ou encore Luther ou les architectes du Bauhaus, tous ont à voir avec la Thuringe et ses villes (Jena, Eisenach, Meiningen, Weimar entre autres).

Je ne sais pas si vous avez remarqué mais les différentes télévisions françaises, généralistes comme d’information, ont fort peu parlé du scrutin suisse.

Il faut dire que les élections au Conseil national suisse, comme au Conseil des Etats, sont en quelque sorte marquées par une forme de permanence puisque, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, un accord politique de gouvernement réunit le Parti socialiste suisse (PSS), le Parti Libéral Radical (PLR), le Parti Démocrate Chrétien (PDC) et l’Union Démocratique du Centre ‘(UDC) qui se répartissent les sept mandats du Conseil fédéral, sorte de Présidence collégiale de la Confédération.

PSS, PLR et UDC ont deux représentants au Conseil et le PDC un seul.

Comme chacun sait, l’UDC, malgré son nom, s’avère le parti le plus à droite d’un échiquier politique suisse fondé sur une sorte de stabilité.

Le scrutin de cette année a, ceci dit, bousculé quelque peu les habitudes.

En effet, l’électorat suisse, malgré une nouvelle progression de l’abstention (une abstention trouvant sans doute son explication dans le recours fréquent aux urnes pratiqué dans le pays et à l’absence a priori d’alternative politique), s’est manifesté en faveur de partis situés hors du champ des partis de gouvernement.

La progression la plus sensible a ainsi affecté le vote en faveur des Verts suisses.

Ainsi, le parti écologiste a obtenu 24,6 % des votes dans le canton de Genève, en hausse de plus de treize points, et s’est positionné première force politique dans une République penchant à gauche (PSS 14,7 %, Parti suisse du travail 7,4 %).

Même tendance dans les deux cantons romands de Vaud (Verts 19,7 %, PSS 20,4 %, PST 4,1 %) où l’UDC passe de la deuxième à la quatrième position sur l’échiquier politique local ; et de Neuchâtel (Verts 20,8 %, PSS 16,6 %, PST/Solidarité 14,1 %).

Dans le canton de Bâle Ville, les Verts se placent en deuxième position derrière le PSS (17,7 % contre 32,7 %).

Dans celui de Zurich, si l’UDC y reste première force politique (26,7 %, – 4 % sur le scrutin de 2015), le PSS y parvient en seconde position (17,3 %) et les Verts troisièmes (14,1 %).

Même situation dans le canton de Berne, avec une UDC suivie du PS et des Verts.

La progression des écologistes est sensible, atteignant finalement 17 sièges au niveau national (sur 200 mandats au total).

Les écologistes disposent désormais de 28 élus, leur total le plus élevé depuis l’installation du parti dans le paysage politique helvétique et leur performance est doublée du score des « Verts libéraux », écologistes de centre droit passés de 7  à 16 élus dans le nouveau Conseil national.

Les Verts devancent d’ailleurs désormais le parti démocrate – chrétien au niveau national, ce qui pose la question de la place de ce parti au sein du collège exécutif.

Si l’on appréhende d’ailleurs l’influence des partis associés dans cet ensemble, on se retrouve avec 146 élus, là où l’on en comptait 168 en 2015…

Un résultat du au recul de l’UDC qui a perdu 12 députés, 3,8 % et 120 611 suffrages.

Au silence radio qui a fait suite au scrutin suisse, est venu le bruit fait autour de la »nouvelle poussée » de l’extrême droite (Alternative für Deutschland) dans le Land de Thuringe.

Une nouvelle poussée qui met l’AfD en deuxième position, devant la CDU d’Angela Merkel, sur l’ensemble du Land et lui assure d’ailleurs 11 sièges de député provincial (essentiellement dans les parties les plus rurales de la Thuringe), les candidats du parti ayant obtenu le plus de « premières voix ».

Mais la vérité commande de dire que c’est le parti de gauche Die Linke, constitué à partir de 1990 par les communistes est allemands attachés au renouvellement de leur parti et par des syndicalistes et militants de l’Ouest en désaccord avec le SPD, qui parvient en tête de l’élection avec 31 % des voix, là où l’AfD se situe à 23,4 %.

On relèvera ici que, lors du scrutin européen de juin dernier, le parti d’extrême droite se situait à 22 % et Die Linke à 13,8 %.

Pour l’heure, la série des élections régionales allemandes de 2019, si elle confirme l’implantation de l’AfD sur l’ensemble du territoire de la République fédérale, est marquée par plusieurs faits essentiels.

Un, il y a, dans la plupart des scrutins, hausse de la participation dans chaque Land concerné.

Douze points de plus par exemple ce dimanche après une hausse de dix sept points en Saxe début septembre, et de près de quatorze points dans le Brandenburg et dans la ville libre hanséatique de Brême.

Deux, les partis associés au Gouvernement (CDU et SPD) subissent un recul de leur influence.

Dans le Brandenburg, le SPD a perdu cinq sièges et la CDU 6 ; le SPD a perdu sept élus sur Brême ; la CDU quatorze élus en Saxe et le SPD huit sur dix huit et la Thuringe n’est pas en reste avec une perte de quatre des douze sièges du SPD (qui ne remporte qu’un mandat direct sur Gotha) et de treize des trente quatre élus sortants de la CDU.

Sur les quatre Länder, même si le nombre des élus n’a pas grand-chose à voir avec le poids démographique de chaque région, le SPD passe donc de 90 à 66 sièges, la CDU de 134 à 105 et l’AfD de 40 à 88.

Die Linke, fort affaiblie en Saxe et dans le Brandenburg, est en progrès à Brême et en Thuringe où son chef de file, Bodo Ramelow semble en mesure de constituer de nouveau un gouvernement régional, mais minoritaire, en associant SPD et Verts comme précédemment.

Notons d’ailleurs que le Ministre Président de Thuringe présente la particularité d’être né à l’Ouest (en Basse Saxe) et de n’avoir intégré le parti qu’après la disparition de la RDA.

Ceci pour nous permettre une troisième observation, essentielle.

A savoir que l’électorat de l’AfD, gonflé par le vote de ceux qui n’avaient pas pris part à certaines des consultations précédentes, semble avoir défini une base électorale propre, assise sur un vote masculin, relativement jeune et, surtout, issu des milieux populaires et sans grande qualification professionnelle au départ.

Un électorat qui semble donc largement composé des délaissés et des laissés pour compte de l’évolution de l’Allemagne depuis trente ans, et le creusement des inégalités sociales généré par la « triangulation » version Schröder et les plans Hartz…

Quant au déclin du SPD et de la CDU, il semble bien inscrit dans le vieillissement de la population allemande et leur incapacité à parler aux jeunes générations.

Laissons, à ce stade, au journal Ouest France la paternité de son pauvre titre « Succès des extrêmes en Thuringe » qui oublie, un peu vite, que Die Linke gouvernait le Land avec sociaux – démocrates et écologistes tandis que toute participation de l’AfD à une quelconque majorité est de toute manière exclue.

Rappelons juste aux rédacteurs qu’à quelques kilomètres de Weimar, existe un lieu historique, marqué par la peine et la souffrance.

Il fut lieu de promenade et de villégiature pour Goethe, quand il sortait de la cour de Weimar et du palais du grand duc.

Son nom est Buchenwald.

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