ESPAGNE : LA FIN DU COMPROMIS GISCARDO BOURBONNIEN ?

Pour la seconde fois cette année, les électeurs espagnols étaient conviés à élire leur Parlement (Congrès des Députés et Sénat), faute d’avoir vu le précédent vote, tenu en avril, dégager une majorité politique pour exercer le pouvoir depuis le palais de la Moncloa.

Provoquée par cette impasse et la volonté du Premier Ministre socialiste, Pedro Sanchez, de vouloir disposer d’une majorité significative, cette journée électorale ne semble pas avoir simplifié la situation, la presse locale pouvant même titrer sur « Le Sudoku se complique ».

A la vérité, le scrutin de ce 10 novembre ne peut être regardé comme une simple péripétie dans un processus passablement épuisant pour des électeurs sans cesse sollicités (quatrième vote depuis 2015…) mais bel et bien, à mon sens, comme une sorte de « point final » d’un temps long historique engagé depuis l’instauration de la « démocratie octroyée », sous les auspices de ce que j’ai appelé dans le titre de cet article du compromis Giscardo Bourbonnien.

Ce qui signifiait, alors, que le retour à la démocratie allait de pair avec l’acceptation de la monarchie, la période franquiste s’étant définie comme une longue Régence en attendant que l’héritier présomptif (Juan Carlos) soit reconnu par toutes les parties de l’aristocratie castillane.

Le premier scrutin organisé dans l’Espagne post franquiste fut dominé par un parti de centre droit, l’UCD, proche du giscardisme français qui connut un destin météorique, disparaissant en effet dès le premier succès du PSOE, parti contrôlé par Felipe Gonzalez, victorieux des élections de 1982.

A l’occasion de ce scrutin, le PSOE obtint en effet plus de 48 % des votes et 202 députés sur 350.

A droite, l’effondrement de l’UCD fit place à la progression de l’influence de l’Alliance Populaire / Parti Démocrate Populaire, alliance animée par l’ancien Ministre franquiste Manuel Fraga Iribarne.

Avec plus de 26 % des voix, la coalition constitua de fait un excellent refuge pour les nostalgiques de la grande époque, d’autant que l’AP obtint 107 sièges au Congrès, pour 10 sortants.

L’UCD, pour sa part, passa de 157 à 11 sièges, dans un effondrement qui me semble rappeler quelque peu celui subi ce dimanche par le parti de la Citoyenneté.

C’est à partir de la coalition de Fraga que le PP s’est constitué, permettant d’ailleurs d’entrée l’identification de ses « fiefs » électoraux, à savoir la Galice, communauté autonome située au Nord du Portugal et au nord Ouest de l’Espagne et la Communauté de Castilla y Leon, jadis Vieille Castille, comprenant les provinces, en général plutôt dépeuplées et rurales, de Leon, Zamora, Soria, Burgos, Palencia, Valladolid, Salamanca, Avila et Segovia.

Ce qui me fait penser que le discours tenu par certains sur la poussée soudaine de l’extrême droite dans le pays est assez discutableC’est ignorer que, tous démocrates qu’ils furent, les partis de droite des années 30 ont versé sans problème dans le soutien à l’insurrection militaire de juillet 36 et que la droite espagnole a donc déjà connu des « réalignements » de ses forces, et que l’expérience de l’UCD, qui fit long feu, a été suivie de celle, plus longue, du Parti Populaire, rassemblant de fait nostalgiques du franquisme et penseurs de droite plus « modernes ».

L’extrême droite post franquiste n’avait pas de place dans le paysage politique espagnol parce qu’elle avait trouvé un domicile confortable au sein du PP, celui ci ayant, à plusieurs reprises et jusqu’à récemment, exercé le pouvoir.

Nier cette réalité est à peu près aussi oublieux de l’Histoire du pays que de ne pas voir le terreau de l’anarcho syndicalisme dans ce qui généré, depuis quelques années, à la fois le mouvement des Indignés puis Unidos Podemos, en tant qu’expression politique d’une partie de la gauche.

Le problème, c’est que le Parti Populaire a serieusement commencé à se confondre dans une gestion pour le moins douteuse des affaires publiques, un nombre croissant de ses responsables et élus se trouvant inquiétés par la justice pour de multiples histoires de corruption, de pots de vin et de trafic d’influence, ce qui a mené le Parti à ce qui constitue tout de même son plus mauvais résultat historique, lors du scrutin d’avril 2019.

Rappelons les faits.

En 2016, le PP arrive en tête des élections législatives avec 7,9 millions de votes et un peu plus de 33 % des suffrages, obtenant 137 mandats de député.

Ciudadanos dispose alors de 3,1 millions de suffrages, un peu plus de  13 % des votes et 32 élusA gauche, le PSOE est à 22,7 %, avec 5,4 millions de voix et 85 députés.

Podemos atteint 21 %, avec un peu plus de 5 millions de votes et 71 élus.

En avril 2019, le PSOE reprend la première place avec 7,5 millions de voix environ, 28,7 % et 123 députés.Le PP passe à 4,3 millions de voix, 16,7 % et 66 députés.

Soit la perte de 3,6 millions de suffrages (environ 45 % de l’électorat précédent) et de 71 députés…

Ciudadanos progresse, avec 57 députés, 15,9 % des votes et rien moins que 4,1 millions de voix, soit une progression d’un million de suffrages environ.

L’effondrement du PP fait la fortune du parti d’extrême droite Vox qui recueille plus de 2,4 millions de voix.

On aura noté l’équation.

PP – 3,6 = C’s + 1 et Vox + 2,4.

Il faut se méfier, sachant que les élections et la politique ont plus à voir avec les sciences physiques qu’avec la simple arithmétique et qu’il convient de regarder les évolutions comme plus profondes encore, l’électorat de droite étant plus encore attiré par le vote en faveur de Vox.

Le mouvement peut être illustré, de manière assez emblématique, par les votes de deux Communautés autonomes comme la Galice et Castilla y Leon.

En 2016, la Galice élit 12 PP, 6 PSOE et 5 élus Podemos avec un rapport de forces ainsi défini.

644 000 voix pour le PP, 134 000 pour Ciudadanos et …1 000 pour Vox.

345 000 voix PSOE et ,,,344 000 pour Podemos et ses alliés locaux.

En avril 2019, la Galice élit 10 députés PSOE, 9 PP, 2 Podemos et 2 Ciudadanos.

525 000 voix pour le PSOE, 255 000 pour Podemos et environ 94 000 par le Bloc nacional Galicien, parti régionaliste de gauche, issu de l’ancien parti de Casares Quiroga, homme politique local dans les années 30 qui était le père de la grande actrice Maria Casarès.

A droite, la distribution change.Le PP tombe à 448 000 voix, tandis que C’s obtient 183 000 suffrages (un plus d’un peu moins de 50 000 votes) et que Vox atteint 86 000 suffrages.

On aura noté que la perte d’influence du PP (près de 200 000 votes) fut supérieure à la progression cumulée de Vox et de Ciudadanos.

Pour le scrutin de dimanche, la Galice a élu majoritairement des députés de gauche (tout fout le camp) puisque le PP a obtenu 10 députés, face aux 10 du PSOE, complétés par 2 sièges pour Podemos (dans les provinces de La Corogne et Pontevedra) et celui du BNG.

Le PP réunit 470 000 voix, soit un peu plus de 25 000 de plus, tandis que Vox, avec 115 000 suffrages, n’obtient aucun député et que C’s s’effondre à 63 500 suffrages environ.

A gauche, le PSOE se situe à 460 000 voix quand Podemos obtient 186 000 voix environ et le BNG 120 000.

Notons ici que la ville natale de Franco a voté à gauche à plus de 56 %, tandis que la droite galicienne n’a du réellement sa position qu’au vote des provinces de Lugo et Ourense, plus rurales que les deux provinces de Vigo et A Coruna, dominées par les deux villes concernées.En Castilla y Leon, le faible peuplement de bien des provinces favorise une forme de bipartisme, le plus souvent favorable au PP depuis 1977.

En 2016, Rajoy et le PP étaient largement en tête, avec 670 000 suffrages, et rien moins que 18 députés sur l’ensemble des neuf provinces de la Communauté.Le PSOE devait se contenter de 334 000 voix pour ses neuf députés, Podemos de de 224 000 pour deux sièges et C’s de 204 000 pour son unique siège.

Vox, alors, est à 2 700 voix…

En avril dernier, dans ce qui fut le noyau originel de la monarchie espagnole, le PP est tombé à 395 000 voix, perdant ainsi près de la moitié de ses voix antérieures, et ne retrouve plus que 10 députés.

Le PSOE est passé en tête avec 451 000 voix, ce qui lui a permis de décrocher 12 sièges.

C’s s’est installé dans le paysage castillo – léonais, avec 286 000 voix et 8 élus, tandis que Vox est passé à 186 000 suffrages, obtenant ainsi un élu.

Notons cependant pour Ciudadanos que le parti devait à 3 000 électeurs de la province d’Avila, 200 de celle de Palencia et 1 500 de celle de Zamora d’obtenir trois élus…Enfin, Podemos s’est trouvé privé de représentation parlementaire avec plus de 157 000 voix et environ 10,4 % des votes.Ce dimanche, le PP a retrouvé une partie de ses forces avec 436 500 votes, soit une quarantaine de milliers de votes bien loin de l’hémorragie constatée en avril.Vox a continué sa progression avec environ 230 000 votes, ce qui donne six sièges au parti d’Abascal.

Ciudadanos s’effondre avec 104 000 voix et perd la totalité de sa représentation parlementaire.La progression de Vox (56 000 votes environ) et celle du PP (40 000) est donc, là encore, inférieure à la chute de C’s (182 000).

Dans ce contexte, ce qui constituait les limites de la démocratie octroyée me semble de plus en plus évident.Le caractère pour le moins divers de la réalité espagnole, notamment de par certaines identités régionales fortes ( Catalogne, Pays Basque, singulièrement) se heurte à de banales réalités démographiques qui font que les partis régionaux sont déterminants pour former les majorités.

Quand on y rajoute les légers problèmes issus d’une construction européenne qui a, globalement, renforcé les inégalités de développement d’un pays rétif au centralisme et creusé les différences sociales…

Autant dire qu’un Gouvernement en Espagne n’aurait de sens que constitué par les partis de gauche de dimension nationale, agrégeant à leur projet politique les partis basques, catalans, galiciens, aragonais ou autres refusant le retour du PP et, a fortiori, l’intégration de Vox dans quelque combinaison possible.

Ce qui implique, entre autres, que le PSOE est contraint d’envisager le dialogue avec les partis catalanistes (Gauche Républicaine de Catalogne,   Junts per Catalunya, Candidatura d’Unitat Popular) en contentieux avec un pouvoir central qui a, fait exceptionnel dans l’Europe d’aujourd’hui, condamné pour sédition les organisateurs du referendum d’indépendance du 1er novembre 2017.

Il doit d’autant plus le faire que ces partis ont obtenu 23 des 48 sièges  partagés entre les quatre provinces catalanes ce dimanche.

On notera aussi que les partis opposés à l’indépendance ont obtenu 18  sièges (12 PSOE, 2 C’s, 2 PP et 2 Vox).En termes de voix, les partis catalanistes ont recueilli plus de 1 640 000 voix, contre 1 535 000 aux partis opposés à l’indépendance.Au milieu, si l’on peut dire, restent les 588 000 votes de la gauche radicale (En Comu et MAS PAIS), partisans du dialogue constructif.

Notons aussi ici que, de manière générale, ce sont les villes ouvrières de la banlieue de Barcelone qui ont évité à Vox comme à Ciudadanos de se retrouver sans député en Catalogne.

La Generalitat a d’ailleurs plutôt beaucoup voté (deux points de plus que la moyenne nationale) et c’est donc le vote de la province de Barcelone  qui sauve les formations de centre droit.Qu’on y songe, C’s obtient deux élus avec 5,6 % des voix sur l’ensemble de la Catalogne quand Podemos n’en obtient aucun avec 9,3 % en Castilla y Leon, comme avec 9,1 % en Castilla La Mancha.

Merveilles de la démocratie octroyée et de son mode d’élection des membres du Parlement…

Pour le reste, le dialogue entre la Moncloa et la Plaça Sant Jaume est nécessaire pour sortir des impasses du giscardo – bourbonnisme.

 

 

 

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