ESPAGNE : Y AHORA ?

Le principal événement du scrutin précédent, celui du 20 décembre, avait été la rupture du cadre bipartisan dans lequel se mouvait depuis 1982 la vie politique espagnole.

Les deux grands partis de gouvernement se trouvaient en effet directement concurrencées par deux forces émergentes : l’une, le Parti de la citoyenneté, d’obédience de centre droit, sorte de résurgence de l’Union du centre démocratique, première force ayant gouverné le pays après le rétablissement de la démocratie et l’autre, Podemos, expression du mouvement des Indignés, outil fédérant une gauche alternative et radicale tout en s’appuyant sur les luttes populaires locales sur le logement, l’emploi des jeunes ou d’autres.

Podemos, ceci posé, me semble toutefois, d’une certaine manière, constituer une sorte de résurgence du vieux substrat anarcho syndicaliste très présent dans la mentalité espagnole et qui fit les grands jours, dans les années 30, de la Confederacion Nacional de los Trabajadores, la centrale syndicale anarchiste liée à la FAI.

Le pays est devenu ingouvernable, aucune force politique, malgré la hausse de la participation, ne se détachant des autres avec suffisamment de netteté.

Le Parti Populaire au pouvoir avec Mariano Rajoy avait perdu plus de 3,6 millions de voix sur le scrutin précédent, devant céder 63 députés (le tiers des sortants) et perdant de plus 12 sénateurs, malgré le mode de scrutin spécifique de cette Assemblée, fondé sur la règle de la « primera mayoria », qui veut que la liste arrivée en tête dans une province donnée obtienne trois sièges sur quatre à pourvoir au cas général.

Le Parti socialiste ouvrier espagnol ne s’en était pas mieux porté, obtenant même l’un de ses plus mauvais scores historiques, avec une perte sèche de près d’un million et demi de voix, matérialisée par le recul de vingt sièges de député et d’un siège de sénateur, les positions fortes du Parti se centrant de manière de plus en plus évidente sur l’Andalousie.

Les provinces andalouses (Almeria, Jaen, Cordoba, Sevilla, Huelva, Cadiz, Granada et Malaga) ont ainsi fourni au PSOE affaibli 22 de ses 90 députés (en baisse de 3 sièges), face aux 21 élus du PP (perte de 12 élus), aux 10 de Podemos et aux 8 Ciudadanos, la variation se soldant par la perte des deux élus de la Gauche Unie et l’augmentation du nombre de sièges.

Par ailleurs, 17 des 47 sénateurs PSOE ont été élus en Andalousie, contre 10 seulement en 2011, le parti reprenant la première place dans plusieurs provinces perdues alors.

La troisième force politique du pays, lors de ce scrutin, fut l’alliance Podemos, regroupant l’expression politique du mouvement des Indignés, alliée à certaines forces politiques locales, notamment aux Canaries, en Galice ou encore en Catalogne.

Sous ses différentes appellations et géométries, Podemos obtint plus de 20 % des votes, avec près de 5,2 millions de suffrages, 69 députés et 17 sénateurs et devient une force politique de premier plan en Catalogne (avec 24,7 % des voix et 12 députés), au Pays Basque (en tête avec 26 % des suffrages), et dans une moindre mesure aux Baléares (seconde force politique), dans la Communauté valencienne (plus de 25 % des voix) et, plus surprenant encore, dans les Canaries.

Dans l’archipel atlantique, Podemos est arrivé en tête sur l’île de Lanzarote, sur celle de Fuerteventura et s’est retrouvé en seconde position en Grande Canarie, devançant d’un peu plus de 900 voix le Parti populaire dans la capitale de l’archipel, Las Palmas.

Dans une zone de force comme la Catalogne, Podemos a réalisé
26,6 % de voix à Barcelone, dépassant les 35 % dans la Ciutat Vella, les 31 % dans les Nou Barris, les 30 % dans les arrondissements populaires et ouvriers de Sant Marti, Sant Andreu   ou Sants Monjuic.

Podemos, avec des scores un peu moindres, l’a également emporté dans les quartiers de l’Eixample, Gracia ou encore Horta Guinardo.

Seuls les deux arrondissements bourgeois de Les Corts et Sarria Sant Gervasi sont restés fidèles au parti de centre droit catalaniste, Democracia i Llibertat, constitué autour de la partie majoritaire de l’ancienne alliance politique locale, Convergencia I Unio.

La quatrième force politique du pays est Ciudadanos, ou le parti de la citoyenneté, mouvement de droite nouveau style, d’une droite espagnole ouverte sur les questions dites sociétales, mais également très libérale en économie, et comme débarrassée des derniers oripeaux du franquisme, encore présents dans le Parti populaire.

Ciudadanos propose à la fois de légaliser la prostitution et la marijuana et de réduire l’impôt sur les sociétés à 25 %, de plafonner à 40 % du revenu l’impôt des personnes physiques et de remonter la TVA entre 16 et 19 %.

Le leader du parti, Albert Rivera, un Catalan de 36 ans, diplômé de l’Université privée Raimon Llull, mais aussi de l’Université de Helsinki, est un ancien membre du PP, dont la vie professionnelle s’est déroulée, avant de devenir un professionnel de la politique, au sein de la fameuse banque / compagnie d’assurances / caisse d’épargne catalane, la Caixa.

Même si le mouvement semble s’être nourri de la pensée de quelques personnalités catalanes plus âgées comme Albert Boadella, fondateur de la compagnie de théâtre Els Joglars, la plupart de ses membres et élus sont plutôt jeunes.

Il s’agit d’ailleurs en général de personnes de formation supérieure, souvent licenciés ou docteurs d’Université, dont l’âge moyen tourne autour des quarante ans, c’est à dire de la période du retour à la démocratie.

Ciudadanos, un temps chouchou des sondages, a finalement obtenu un peu plus de 3,5 millions de suffrages, sans parvenir à tenir une position préférentielle dans quelque région que ce soit.

Le parti a cependant devancé le PSOE dans la Communauté de Madrid, restant derrière PP et Podemos, mais se retrouvant souvent en seconde position dans les quartiers huppés de la capitale espagnole (Chamartin, Chambéri…) quand Podemos arrivait en tête sur Vallecas, par exemple.

Le dernier parti à implantation nationale, la coalition constituée autour du PCE Izquierda Unida, n’a obtenu qu’un peu plus de 920 000 voix (3,67 % des suffrages), ne parvenant à conserver que deux députés dans la région de Madrid.

Izquierda Unida y a dépassé les 5 %, ce qui suffisait dans cette province, la plus peuplée du pays, pour escompter disposer d’un minimum de représentation.

Izquierda Unida a échoué à garder son député historique des Asturies (malgré un score de 8,5%) et perdu ses élus en Andalousie.

Dans cette région penchant à gauche, IU a manqué de 3 400 voix environ un siège sur Malaga (plus 1,1 million d’électeurs inscrits) et perdu son député en Aragon, malgré son alliance avec la Chunta aragonesista (parti autonomiste de gauche local, jadis représenté par le défunt chanteur aragonais Juan Labordeta) et un score de 6,5% plutôt honorable.

La vie politique espagnole est également marquée par la présence de partis régionalistes, singulièrement en Catalogne, au Pays Basque, en Galice et aux Canaries.

Ces partis se situent en général sur la partie centre droit centre gauche du spectre politique et c’est aussi le défaut de leur appui qui a conduit à la situation actuelle.

En Catalogne, après les élections régionales qui avaient marqué la fin de la coalition de centre droit Convergencia I Unio, divisée sur l’indépendance de la Generalité, les législatives ont consacré la perte d’influence des « convergentes ».

Sous l’étiquette «  Democracia i Llibertat », ils n’ont obtenu que 15,1 % sur l’ensemble de la Région, ne retrouvant que 8 de ses 16 députés sortants.

En tête dans trois provinces sur quatre en 2011 (Girona, Lleida et Tarragona), faisant quasiment jeu égal avec le PSOE dans la province de Barcelone, Democracia i Llibertat a cédé plus de 15 points sur Tarragone (rejetée en quatrième position), plus de 17 points dans la province de Lleida (bien que restée première force politique, DL finit par exemple en cinquième position dans le chef lieu provincial), plus de 14 points dans la province de Girona (où le parti demeure également en tête mais avec seulement 5 000 voix de plus que le deuxième, au lieu de 55 000) et, enfin, près de 14 points dans la province de Barcelone.

Dans la cité comtale, DL termine en troisième position, et première force de centre droit, mais avec seulement 14,5 % des voix et la première place dans les seuls arrondissements bourgeois de Les Corts et Sarria San Gervasi.

Toujours en Catalogne, succès pour le parti de centre gauche Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), parti favorable à l’indépendance de la Région, qui a réuni près de 600 000 voix pour ses candidats et 16 % des suffrages.

ERC arrive en deuxième position sur l’ensemble de la Generalité, devant le PSOE, DL ou encore le PP.

Même si les Iles Baléares font partie du monde catalan, les forces autonomistes n’y ont pas la même influence.

Relevons cependant qu’à l’occasion du scrutin de juin, Podemos et IU seront rejoints par le mouvement de gauche local Mès (Mes por Mallorca) qui a obtenu plus de 7 % des voix en décembre dernier sur Mallorca et pourrait permettre à l’alliance de gauche de devenir la première force politique de l’archipel.

Au Pays Basque, le parti de centre droit /centre EAJ – PNV (Euzko Alderdi Jeltzalea – Partido Nacionalista Vasco) a obtenu environ 25 % des votes et le plus grand nombre d’élus sur la Région.

Il fut cependant devancé en voix par Podemos (26%), mais six élus contre cinq pour le mouvement de gauche radicale.

Il s’en est fallu, en l’espèce, de moins de 12 000 voix en faveur du PNV dans la province de Bizkaia (Bilbao).

A noter, toujours en Pays Basque, que la coalition de gauche abertzale Euskal Herria Bildu a obtenu un score supérieur en voix à celui du PSOE régional, mais deux élus au lieu de trois pour celui ci.

La différence s’est faite en Alava, où un peu plus de 4 000 voix ont permis au PSOE d’obtenir un député en lieu et place de EH Bildu, dans un collège électoral de 250 000 électeurs environ.

En Navarre, où se présentent également EH Bildu et EAJ – PNV au sein de la liste Geroa Bai, la poussée en faveur de Podemos ont privé ces deux mouvements de leur député respectif.

Dans la Communauté Valencienne, comme le principal mouvement autonomiste (Compromis) est allié à Podemos, la question ne se pose guère.

En Galice, fief originel du Parti populaire, la poussée de Podemos est réelle, puisque le PP est passé de 52,5 à 37,1 %, perdant près de 260 000 suffrages.

Le Bloc Nacionalista Gallego a perdu ses deux élus.

Mouvement historique de la gauche galicienne (ce fut le parti de Casares Quiroga, ancien Ministre de la République et père de l’actrice Maria Casares), son électorat a été largement attiré par Podemos dans une configuration de large rassemblement avec des groupes de gauche et citoyens locaux.

Podemos arrive en tête à Vigo, talonne le PP sur La Corogne et Ferrol, et la gauche, dans son ensemble, arrive en tête à Ourense ou encore Santiago de Compostela.

Enfin, aux Canaries, le scrutin de 2015 y a été marqué par la progression de Podemos (cf. supra) et la perte d’influence des partis nationalistes canariens.

Dans l’archipel volcanique posé au large de l’Afrique, le PP a perdu 160 000 voix et 19 % des votes, tandis que la Coalicion Canaria (autonomiste) a regressé de plus de 60 000 voix, plus de 7 % et perdu l’un de ses deux élus.

A noter que l’ensemble Podemos – PSOE – IU a obtenu 48,4 % des suffrages aux Canaries, en lieu et place de 29,2 % en 2011.

Le scrutin du 26 juin prochain s’annonce donc avec un certain nombre d’incertitudes.

Certains observateurs ont, de manière prématurée, pensé que le PP allait tirer parti de l’échec des négociations pour faire valoir sa capacité à gouverner et trouver les voies et moyens d’une nouvelle coalition gouvernementale de droite et de centre droit, notamment avec le soutien de Ciudadanos, l’opposition à l’indépendance de la Catalogne étant, par exemple, l’un des points de ralliement entre les deux partis.

Pour autant, l’une des grandes leçons du scrutin de décembre avait été la hausse de la participation, avec près de 700 000 électeurs de plus pour la Chambre des députés, près de 2 millions d’abstentionnistes de moins et une baisse du nombre des bulletins blancs et nuls de 670 000 à 415 000.

Les sondages produits pour le scrutin du 26 juin ont par ailleurs désormais intégré l’accord électoral passé entre Podemos, IU et d’autres forces politiques de gauche, qui peut, sur la simple reconduction des rapports de forces de décembre, valoir environ 85 députés à la coalition ainsi formée.

Et mettre en difficulté la majorité sénatoriale du PP, avec des provinces « basculant à gauche ».

Les plus récents sondages donnent 27,8 et 30,8 % des votes au PP (soit entre un point au dessous ou deux points au dessus de son score précédent), tandis que le PSOE flotte désormais aux alentours de 20 %, c’est à dire en baisse de deux points par rapport au scrutin de décembre.

La coalition Unidos Podemos, pour sa part, se situe aux alentours de 24 % des votes, c’est à dire pour le moins le niveau atteint en décembre par Podemos et IU réunis.

Ciudadanos, pour sa part, se situe entre 14,5 et 17 %, son score étant d’autant plus élevé que serait plus faible celui du PP, par un effet de réalignement assez classique entre « grands blocs «  d’opinion.

En termes de sièges, selon les projections, l’ensemble constitué par le PP et Ciudadanos obtiendrait 164 à 168 sièges, tandis que Unidos Podemos et PSOE auraient 157 à 161 sièges.

Le parti de gauche catalaniste ERC obtiendrait 8 sièges, Democracia i Llibertat 9 élus et le PNV 5 élus, quelques sièges allant aux partis régionalistes évoqués plus haut

Autant dire que nous ne sommes pas encore au bout de la controverse sur la formation d’une équipe gouvernementale stable dans le pays.

 

 

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