GISCARD D’ESTAING

Le décès de l’ancien Président Valéry Giscard d’Estaing cette semaine a été l’occasion, comme souvent en pareil cas, du déversement d’un flot d’éloges, louant tantôt le « grand réformateur », tantôt le « politique moderne », ou encore le « grand Européen ».

Que VGE ait été grand, c’est évident si on apprécie sa taille (pas loin du mètre quatre – vingt dix) mais je dois dire que c’est moins net quand on regarde l’oeuvre (disons – le ainsi) de celui qui fut un jeune Ministre des finances avant de devenir l’un des Présidents de la République les plus honnis de l’Histoire de notre pays.

A mon âge déjà canonique, j’ai connu mes premières expériences de militant politique et syndical (dans le syndicalisme étudiant) pendant le septennat Giscard.

Et ma première participation active à une campagne électorale fut pour la présidentielle de 1981, en accompagnant la candidature de Georges Marchais au premier tour et en assurant l’éjection de VGE au second.

Le bilan de VGE ne peut pas être regardé, de mon point de vue, avec certaines des visions d’aujourd’hui.

Décontextualiser le septennat de l’intéressé, comme nous l’avons vu depuis plusieurs jours, est le plus sûr moyen de faire dire aux faits ce qu’ils n’ont pas été.

Rappelons les faits.

Le 2 avril 1974, alors que je dors dans un train grandes lignes de retour de colonie de vacances, le Président Pompidou succombe aux effets du cancer qui le rongeait depuis un certain temps et laisse vacant le poste de locataire de l’Elysée.

Cette situation génère immédiatement des ambitions diverses, dont la  moindre n’est pas celle de Jacques Chaban Delmas, maire de Bordeaux et ancien Premier Ministre du Président décédé.

Chaban est alors en rémission, si l’on peut dire, de quelques affaires qui ont frappé l’image publique de l’homme politique dynamique qu’il tentait d’incarner et notamment d’une déclaration d’impôt sur le revenu où il usait et abusait de l’avoir fiscal, une invention de …Giscard d’Estaing qui donnait aux détenteurs de capitaux de toucher une remise d’impôt représentant 50 % des dividendes perçus au titre de leurs actions et parts de sociétés.

Certains contribuables fort avisés pouvaient d’ailleurs se retrouver non imposables, au point de toucher même parfois un chèque du Trésor public, représentant la différence entre leur impôt à payer et la somme de leurs avoirs fiscaux…

Chaban, en 1974, est porteur, a priori, des valeurs du gaullisme, dont il est l’un des militants historiques, depuis que Jacques Delmas avait pris ce surnom pour participer au combat de la Libération.

Mais voici que se dresse devant lui un autre candidat, issu du courant libéral, ou « orléaniste », selon la définition de l’historien chrétien René Rémond, grand habitué des plateaux télé les soirs d’élection, à l’époque.Ce candidat c’est Valéry Giscard d’Estaing, issu du parti des Républicains Indépendants (qui deviendra le Parti Républicain et composane motrice de l’Union pour la Démocratie Française), dont la filiation historique est assez nettement moins gaulliste et dont une bonne partie des membres n’avaient pas de certificats de Résistance à présenter…

VGE, lui même, s’il avait participé aux combats de la Libération de la  France, avait un grand père, Jacques Bardoux, député de droite anti communiste en 1936, votant les pleins pouvoirs à Pétain et devenu membre du Conseil national de Vichy.

Probablement recruté par Pétain qui l’avait connu directeur de cabinet du Maréchal Foch en 1918, Bardoux ne sera pas plus impliqué dans la collaboration et se refera une virginité à la Libération, participant à la création du Centre National des Indépendants et Paysans, parti d’Antoine Pinay, le célèbre chapelier de Saint Chamond, dont la « rente » inspirera tant les notaires…

Le Centre en question sera le premier parti de Giscard d’Estaing, avant de devenir la Fédération des  Républicains Indépendants, parti dirigé par notre VGE…

Et de subsister, en partie, sous ce nom, pour servir de passerelle entre la droite parlementaire classique et l’extrême droite…

Giscard est donc le candidat de cette partie de la droite qui a « résisté à son envie de résister », se drapant ceci dit dans les habits d’une certaine modernité.

Faut dire que l’époque est particulière.

En 1974, cela fait moins de six ans que la France a été secouée par le mouvement social le plus puissant qu’elle ait connu au XXe siècle, entraînant toutes les branches professionnelles, tous les métiers, toutes les régions et villes de France dans une grève qui finira par toucher huit à dix millions de salariés aux moments les plus denses.

La droite de l’époque est confrontée à son « retard «  dans sa perception des aspirations populaires et collectives, notamment de la part d’une jeunesse que le baby – boom des années 40 a développé comme jamais avant, sans doute, dans l’Histoire du pays.

On le sait, le mouvement social n’a pas trouvé de débouché politique en juin 1968, faisant place à une Assemblée nationale largement dominée par l’UDR, le parti gaulliste y disposant de la majorité absolue.

Les Républicains indépendants servent alors d’allié au parti majoritaire.

La gauche, partie divisée en juin 1968, n’a pas réédité la performance de François Mitterrand, candidat unique de la gauche lors de la présidentielle de 1965 où il avait mis De Gaulle en ballottage ni celle de 1967, où la majorité gaulliste n’avait tenu qu’à un fil.

La droite vote cependant entre 1968 et 1974 un ensemble de lois tout à fait essentielles dans la vie du pays : démocratisation des Universités, loi contre le racisme, droits politiques et syndicaux renforcés dans les entreprises, loi sur la formation permanente, réforme de l’apprentissage, nouveaux droits pour les femmes, un ensemble qui participe à la fois d’une volonté réformatrice mais surtout du désir d’éviter, autant que faire se peut, la réédition de l’embellie de mai.

Politiquement, une évolution importante se produit à gauche.

D’une part, la vieille SFIO de Guy Mollet va se muer en nouveau « PS », un certain François Mitterrand, après le pacte passé avec Jean Pierre Chevènement (CERES), Gaston Defferre (Maire de Marseille) et Pierre Mauroy (Fédération Léo Lagrange et « patron «   des socialistes du Nord), écarte Guy Mollet et devient, le 11 juin 1971, au Gymnase Léo Lagrange d’Epinay su Seine, le Premier Secrétaire du nouveau Parti Socialiste, au lendemain même de son adhésion…

Une promotion Eclair pour le nouvel adhérent, venu de la Convention des Institutions Républicaines.

L’autre grand événement a lieu le premier jour de l’été 1972, le 21 juin, avec la signature d’un accord programmatique entre le Parti Communiste Français et le Parti Socialiste, intitulé «   Programme commun de gouvernement de la gauche ».

Rejoint plus tard par la tendance de gauche du Parti radical, devenu Mouvement des Radicaux de Gauche, le programme sera un énorme succès de librairie, et sera soutenu par un certain nombre d’associations, de syndicats et de mouvements.

Il existe d’ailleurs, de mon point de vue de cinéphile, une sorte de littérature et de cinéma « Programme commun » illustré par exemple par des films comme « RAS » d’Yves Boisset sur la guerre d’Algérie, auteur aussi de « Dupont Lajoie », mais dans lesquelles on peut aussi classer des œuvres comme « L’Horloger de Saint Paul » (B. Tavernier) qui commence justement au soir du second tour de 1968, « Sept morts sur ordonnance » ou « Le Sucre » (J. Rouffio), sans compter les films historiques servant de miroir à l’époque (Que la fête commence, Le Juge et l’assassin, Section spéciale, par exemple).

Le programme commun de la gauche s’est traduit en 1973 par une campagne des législatives particulièrement intéressante, où les forces de gauche ont quasiment fait jeu égal, en termes de voix et d’influence, avec les partis de la majorité de droite, le mouvement Réformateur (centriste, autour d’une des vedettes politiques de l’époque, Jean Jacques Servan Schreiber, patron de l’Express) faisant la maille au centre de l’échiquier.

Le découpage électoral du pays, particulièrement déséquilibré, avait alors favorisé le succès de la majorité gaullo – giscardienne.

Pour donner un exemple, la Lozère, alors terre conservatrice, élisait deux députés pour un peu moins de 75 000 habitants, quand la 5e circonscription du Val d’Oise, constituée autour de Sarcelles, Garges les Gonesse, Gonesse et Goussainville (entre autres) en élisait un seul pour plus de 180 000 habitants.Même profil pour la circonscription des Martigues dans les Bouches du Rhône, comptant une population aussi importante.

Le tout pendant que les neuf arrondissements centraux de Paris élisaient au total sept députés alors qu’aucun d’entre eux ne comptait alors soixante mille habitants.

Evidemment, le siège de la 5e du Val d’Oise comme celui des Martigues était occupé par un député communiste en 1973.

Dans ce contexte, une candidature unique de la gauche semblait s’imposer pour le scrutin de mai (les 5 et 19 mai en l’espèce) 1974.

Et François Mitterrand, premier Secrétaire du Parti Socialiste, fut celui-ci, comme en décembre 1965.

La droite était divisée entre Chaban et Giscard, mais elle devait aussi enregistrer d’autres candidatures.

A commencer par celle du maire de Tours Jean Royer, porteur des idées de l’Ordre moral, rejeton de la vieille droite hypocrite et catholique dont notre pays a toujours été dotée, droite incarnée aujourd’hui par Christine Boutin ou Philippe de Villiers…

Jean Royer, qui avait interdit par arrêté municipal la projection de films pornographiques dans sa ville, a laissé son nom à une loi de protection et de défense des petits commerçants et artisans, sans doute traumatisés par la TVA généralisée de Giscard, qui n’a cependant pas empêche que la France se couvre de zones commerciales « tirées « par des hypermarchés faisant fi des productions locales et fondant leur marge sur l’importation massive de produits à bas coût…

Le plateau électoral fut également occupé par un ancien député poujadiste de 1956, borgne de son état et fondateur d’un parti politique ayant repris le nom d’un mouvement de la Résistance sans la moindre vergogne, rassemblant un certain nombre de nostalgiques de Pétain et de l’Algérie Française, un certain Jean Marie Le Pen, alors juste récipiendaire de l’héritage des Ciments Lambert et, dans le civil (si l’on peut dire), dirigeant d’une société d’édition spécialisée dans la publication d’anthologies de chants de la SS et de livres révisionnistes…        

Nous avions aussi au catalogue de l’époque des candidats fédéralistes européens de deux tendances (je n’ai jamais su faire la différence, je dois dire), nommés Jean Claude Sebag et Guy Héraud.

Ils finirent dans les deux dernières positions du scrutin, le second nommé obtenant le score stupéfiant de 0,08 %

 Autre originalité du scrutin : la présence de Bertrand Renouvin, candidat « royaliste » à l’élection présidentielle…

Au centre, on enregistrait aussi la candidature d’Emile Muller, maire de Mulhouse ( et ancien socialiste opposé au Programme commun) qui ne fit pas vraiment un tabac avec moins de 180 000 voix et 0,7 %.

A gauche de François Mitterrand, deux candidatures.

L’une, celle d’Alain Krivine, par ailleurs résident dionysien et l’autre, pour sa première tentative, celle d’Arlette Laguiller, la militante de Lutte Ouvrière et de FO Crédit Lyonnais qui obtiendra finalement près de 600 000 suffrages au premier tour.

Une Arlette Laguiller que nous retrouverons, d’une certaine manière, quelques années plus tard, sous les traits de Juliet Berto (magnifique actrice trop tôt disparue) dans le film de Christian de Chalonge « L’argent des autres » (1978), une autre de ces œuvres « Programme commun » dont je parlais plus haut.

Mais qui aura, dès cette campagne de 1974, les accents et les formules que nous lui avons connus au fil de ses candidatures présidentielles.

Enfin, pour la première fois, l’élection présidentielle comptait aussi un candidat écologiste, à savoir le professeur René Dumont, anthropologue spécialiste de l’Afrique, qui travaillera alors à éveiller les consciences aux problèmes du climat.

Il faut dire qu’à l’époque, une bonne partie de l’Afrique est directement confrontée à la « sahélisation », c’est-à-dire à l’avancée du désert dans des régions jusque – là parfois faiblement fertiles mais alors de plus en plus frappées par la sécheresse.

Une situation qui sera, jusqu’à aujourd’hui, l’un des vecteurs des migrations internes au continent africain et, parfois, en dehors du continent pour une partie de la jeunesse des pays concernés.

Avant le premier tour de scrutin, un événement politique se passe à droite, avec le ralliement d’une quarantaine de députés gaullistes (l’appel des 43), autour de Jacques Chirac, à la candidature de VGE.

Ce « coup de poignard « dans le dos de Chaban Delmas descend en flammes sa candidature et permet le succès de VGE au sein de la majorité sortante.

Chaban s’effondre aux alentours de 15 % des voix, quand VGE atteint les 32 %..

Mitterrand, pour la gauche unie, rassemble 43,25 % des voix, obtenant la majorité absolue dès le premier tour dans nombre de villes, notamment en banlieue.

Au second tour, VGE fut donc élu, avec 50,8 % des votes, en rassemblant les voix de droite du premier tour…

Chirac ayant rejoint sa candidature, il lui offrit d’aller à Matignon.

LE SEPTENNAT EN LUI-MEME

On va s’occuper tout d’abord de ce qui a été présenté comme l’acquis de ce septennat, et la marque de la « modernité » et des « réformes « façon Giscard d’Estaing.

Sur le fond, il me semble nécessaire de rappeler que le droit, dans notre pays, avance souvent en fonction des évolutions mentales collectives et des différences qui peuvent s’exprimer dans la vie quotidienne avec ce qui était admis jusque – là.

Ayant donc devant eux la réalité d’une jeunesse de plus en plus active en matière politique, une évolution des mœurs laissant plus de place à la vie conjugale sans mariage consacré et à une forme de vie familiale où la séparation de corps des époux était de plus en plus admise, le nouveau Président ne pouvait rester tout à fait insensible au « mouvement du monde ».

De surcroît, de longues luttes menées sur le droit à la contraception (qui avait conduit, avec le soutien implicite d’Yvonne de Gaulle dit – on, à l’adoption de la loi Neuwirth en décembre 1967 sur la libre disposition des pilules anticonceptionnelles) et à l’avortement, ou encore le procès de Bobigny (où l’avocate Gisèle Halimi avait défendu, avec succès, le cas d’une jeune femme ayant avorté d’un enfant conçu au cours d’un viol) avaient balisé le terrain pour la discussion et l’adoption de la loi Veil.

Ajoutons la grand’peur de Mai 68 réédité et un certain sens politique que l’on pourrait ainsi résumer : sachons céder sur l’accessoire pour ne rien lâcher sur l’essentiel.

L’essentiel étant alors le pouvoir économique et la mainmise sur le pouvoir politique, la décentralisation étant encore dans ses balbutiements à l’époque.

Sur la majorité à dix – huit ans, elle semblait s’imposer d’elle-même, puisque les jeunes étaient déjà pourvus du droit de vote aux élections professionnelles et, depuis la loi Faure sur les Universités, universitaires avant d’avoir vingt et un ans, alors âgé de la majorité légale.

Sa mise en œuvre, faut – il le rappeler, emportait aussi d’autres conséquences, dont la moindre n’est pas de fixer au même âge la responsabilité pénale et légale, ouvrant donc les portes des prisons à des jeunes qui auraient, dans le droit fil de l’ordonnance de 1945, plutôt fréquenté les activités de la protection judiciaire de la jeunesse…

Sur le divorce par consentement mutuel, je dois avouer qu’il me semble bien que c’est en partie sous la pression de certains de ses amis que VGE, bon père de famille catholique (deux garçons et deux filles), a fait avancer le sujet.

Tout simplement parce que moult situations connues nécessitaient une simplification des procédures…

 Sur la loi Veil, on rappellera ici très vite que la loi posait problème au départ, puisque l’avortement, avant d’être un acte médical, était un crime en droit français et ressortait donc du code pénal.

Avec des autrices, c’est-à-dire les femmes qui y recouraient, et des complices, au mieux les médecins qui les y aidaient, au pire les « faiseuses d’anges » et leurs aiguilles à tricoter…

L’hypocrisie de la chose était que, moyennant un voyage en Angleterre ou en Suisse, les Françaises pouvaient recourir à cette intervention de plus en plus courte en termes de mise en œuvre mais sans cesse difficile du point de vue moral.

Le fameux manifeste des 343, réunissant des personnalités comme Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Antoinette Fouque, Nadine Trintignant, Françoise Fabian, Delphine Seyrig, Ariane Mnouchkine, Luce Garcia Ville, Agnès Varda, Marina Vlady, Ursula Vian Kubler, Gaby Sylvia, Yvette Roudy, avait, en 1971, marqué une nouvelle étape dans l’évolution des choses.

VGE aurait dû demander à Jean Lecanuet, candidat centriste de l’élection de 1965, et maire démocrate – chrétien de Rouen, la « ville aux cent clochers », alors Garde des Sceaux, de soutenir la discussion du texte.Mais l’ancrage catholique de l’intéressé rendait impossible cette possibilité.

C’est donc vers Simone Veil, seule femme avec rang de Ministre (aux Affaires sociales en l’occurrence) que VGE s’est tourné.Le projet de loi était simple.

Il s’agissait de « dépénaliser » l’exercice de l’interruption volontaire de grossesse, pour une période temporaire de cinq ans, et sous réserve d’inventaire, d’une pérennisation ultérieure.

 Pour rassurer la droite un peu tiède de l’époque quant à l’idée de « faciliter » l’IVG, on propose de ne pas rembourser l’intervention avec la Sécurité Sociale et de publier un rapport sur la natalité.

(Faisons ici observer que les « naissances perdues «  chaque année par les avortements clandestins étaient au nombre de 300 000 et que leur « légalisation » ne les augmenterait pas forcément, et n’en a d’ailleurs jamais accru le nombre).

         Ce qui n’a pas empêché le débat d’atteindre des sommets d’ignominie de la part de certains députés de droite, notamment giscardiens, à l’endroit de la Ministre de la Santé et des Affaires Sociales.

         Et d’aboutir à un vote pour le moins étonnant où le secours des députés communistes, socialistes et radicaux de gauche (à une exception près, pour une abstention) fut déterminant pour l’adoption du texte.

Le vote donna en effet 277 voix pour et 192 contre, la gauche comptant pour 172 dans le contingent des votes favorables.

Je crois même qu’il s’agit là d’un cas unique dans l’histoire de la Cinquième République, à savoir l’adoption d’un projet de loi avec le soutien de la quasi-totalité des députés de l’opposition de l’époque.

 D’autres réformes sont à l’actif du septennat giscardien, si l’on peut dire.

Notamment celle consistant à permettre la saisine du Conseil constitutionnel par un groupe de cinquante députés ou cinquante sénateurs, qui a déplacé de fait une partie du débat politique vers les conjectures juridiques, sans que cela ne renforce la qualité de la loi.

De ce point de vue, la procédure de question préalable de constitutionnalité, introduite sous le quinquennat Sarkozy, semble plus audacieuse et légitime, au sens démocratique.

Il y eut aussi l’éclatement de l’Office de la Radio – Télévision Française (ORTF), conduisant à la création de sept entités différentes.

L’objet ou la finalité de la loi était de couper le lien entre pouvoir et télévision.

Nous eûmes donc droit à la constitution de TF 1, Antenne 2, France 3, Radio France (toutes sociétés de programme), Télédiffusion de France (société de gestion du réseau de diffusion), Institut National de l’Audiovisuel (société dédiée à l’archivage de la production audiovisuelle) et Société Française de Production (entreprise dédiée à la production, à la demande des sociétés de programme).

Pour ce qui est de l’indépendance vis-à-vis du pouvoir, on put aisément repasser, d’autant que le traitement de la politique fut l’occasion de multiplier les émissions où des journalistes (toujours les mêmes qu’avant) interrogeaient en solo une personnalité, en lieu et place des duels plus souvent pratiqués auparavant…

Nous passâmes d’à « Armes égales »à « Cartes sur table » où l’opinion publique, si l’on peut dire, trouvait incarnation dans les questions posées par Jean Pierre Elkabbach ou Alain Duhamel…

L’autre objectif inavoué de la réforme, mais bien réel, était d’envisager la privatisation d’une des entreprises concernées.

On pensa tout d’abord à Antenne 2, dont le nom ne comportait pas le mot « France » dans son nom générique et on sait que c’est TF1 qui fut privatisée en 1986, par les giscardiens d’alors… (loi Léotard).

Ce qui est certain, par contre, c’est que l’éclatement de l’ORTF conduisit à la disparition et au démantèlement de la SFP, au fil des ans et des charges de structure que devait supporter une société de production exposée aux choix aléatoires des sociétés de programme.

La privatisation de la production audiovisuelle française, et probablement, sa crainte d’aborder certains sujets, que ce soit dans le champ de la fiction comme du reportage, est au passif, d’une certaine manière, du giscardisme.

Autre réforme du giscardisme : celle de l’Education Nationale, avec la fameuse réforme Haby sur le collège unique.

Ce texte, relativement court (22 articles dans le texte promulgué, ce qui montre que l’on n’avait pas besoin alors de lois au contenu interminable décrites au travers de 150 ou 200 articles), entérinait à la fois la prolongation de la scolarité jusqu’à l’âge de 16 ans, l’unification du parcours de formation des élèves et du contenu des enseignements.

Il consacrait aussi le bien – fondé de la représentation des élèves comme des parents au sein de la « communauté éducative » et, de fait, des conseils d’école et des conseils d’établissement.

Une part des enseignements restait néanmoins laissée aux pré apprentissages de nature professionnelle (classes dites CPA ou CPPN) comme à des sections destinées aux élèves les plus en difficulté (SES pour Sections d’Education Spécialisée, que les syndicalistes enseignants appelleront vite Sans Espoir Scolaire), favorisant en fait une forme de sélection anticipée du parcours scolaire des collégiens.

Le grand problème de la loi Haby, sous des intentions qui auraient pu paraître généreuses (notamment du fait de l’unicité), c’est qu’elle ne se traduisait pas par l’engagement des moyens matériels et humains nécessaires à assurer une qualité égale de l’enseignement quel que soit le « milieu », « rural « ou « urbain » où il était dispensé.

 Le succès de la mise en œuvre de la loi Haby conduira, entre autres, le Gouvernement Mauroy à lancer à la fois la politique de « l’éducation prioritaire » et celle des missions locales pour l’accueil, l’insertion et la formation des jeunes, notamment des 16/18 ans sortis de leur parcours scolaire sans formation ni diplôme.

Autre grand succès des réformes giscardiennes, le logement.

Avec l’abandon programmé et progressif de l’aide à la pierre pour la construction des logements sociaux, la création des nouveaux Prêts Locatifs Aidés (PLA) et la création de l’Aide Personnalisée au Logement.

Une APL ouverte aux locataires aux ressources modestes quelque soit l’identité de leur bailleur, mais aussi aux accédants à la propriété.

Le septennat de Giscard est en effet marqué par une sensible accélération du processus de « diffusion » du fait urbain, avec, en corollaire, un étalement pavillonnaire dans des communes et des secteurs de plus en plus éloignés des centres villes et des cités industrielles des années 50 et 60.

On couvre de pavillons les bonnes terres grasses du Pays de France, du Parisis, du Vexin, du Valois, du Hurepoix, de la Brie boisée, de la Brie laitière ou du Multien et on rassure les accédants, endettés, que tout va bien se passer.

D’une part, parce que l’inflation est élevée et que, malgré les taux progressifs (c’est-à-dire chaque année plus hauts) de leurs emprunts, la hausse des salaires suffira à régler la question.

Et d’autre part, que l’APL destinée aux accédants servira à les « solvabiliser ».

On connait le résultat de ces orientations giscardiennes.

Les cités HLM de nombreuses villes ont été « vidées » des classes moyennes, parties vivre à la campagne dans les nouveaux centres urbains ainsi développés.

L’APL participe de la paupérisation des cités HLM, avec tout ce que cela implique du point de vue social, scolaire, économique et autre…

Une bonne part des problèmes encore actuels de nos villes ont trouvé leur origine durant la présidence Giscard d’Estaing.

Et de mettre à l’épreuve, dans ce contexte, les capacités de mobilisation, de résistance et d’action des populations et de nos organisations…Toujours est – il que la politique de la ville a, dès l’origine, été conçue comme réponse aux problèmes émergeant de sept années de « société libérale avancée ».

         De manière plus secondaire mais absolument dénuée d’importance, le septennat de Giscard fut aussi l’occasion, sous l’égide de Michel Poniatowski, Ministre de l’Intérieur, de concevoir, eu égard à la hausse de la population de certains départements, un nouveau découpage électoral des cantons, dont les élus constituaient le conseil général de chaque département.

         L’objectif était de permettre au pouvoir giscardien de garder des positions électives importantes sans disposer du soutien populaire des électeurs et électrices.

         Ce découpage emporta aussi, plus tard, le découpage Pasqua des sièges de député issus de la loi de 1987, basée sur le nombre des élus du scrutin de 1986.

         LE GISCARD ECONOMIQUE

         Il va être très utile, à ce stade de notre hommage, de tordre le cou à quelques légendes urbaines concernant la gestion des affaires publiques sous Giscard, tant lors du gouvernement Chirac que des équipes menées par Barre.

         Le Giscard « modernisateur » est une fable.

         S’agissant du développement du téléphone en France, il convient de suite de rappeler ici que le septennat Giscard n’a fait que s’inscrire dans la suite du plan de déploiement du réseau automatique conçu par les équipes gouvernementales précédentes.

         Et qu’il l’a d’ailleurs fait dans un contexte de sous – traitance grandissante au privé d’un grand nombre de chantiers, tandis que le développement du réseau permettait de faire croître l’excédent du compte de l’administration des PTT.

         Le secteur télécommunications étant chaque fois plus « rentable » (les coûts de recherche s’effaçant progressivement grâce à la hausse continue du nombre des abonnés et des utilisations) était alors une bonne affaire pour le budget de l’Etat, l’excédent du compte des PTT étant viré au budget général.

         Les abonnés payaient des impôts, par le biais de leurs appels, si l’on peut dire.

         Pour ce qui est de Concorde, lancé en service commercial avec l’ouverture de Roissy, et du TGV, Giscard ne fit là encore que s’inscrire dans les pas de ses prédécesseurs.

         Sans se battre particulièrement pour que Concorde puisse desservir les USA, par exemple.

         De même pour ce qui concerne le développement du nucléaire, dont le programme avait commencé dans les années du gaullisme et qui avait même envisagé la surrégénération sur le site de Creys Malville, aux confins de l’Ain et de l’Isère.

         Giscard, en économie, c’est aussi l’abandon du France, ce fameux paquebot de croisière dont l’activité fut interrompue avant qu’il ne soit revendu à un armement étranger sous le nom de Norway pour devenir un bâtiment de croisière dans les Antilles et finir, bien des années plus tard, démantelé sur un chantier indien de déconstruction navale…

         Et moins connu, mais tout aussi dramatique, Giscard, sous la pression de son ami Ambroise Roux, vice – Président du CNPF (le Medef d’alors) et patron de la CGE, décida de l’abandon du Plan Calcul, et de tout effort national de constitution d’une industrie française de l’informatique, qu’il s’agisse des matériels comme des logiciels.

         Giscard le modernisateur a donc privé la France des outils pour échapper à la domination actuelle des GAFAM, alors précédés par IBM, compagnie considérée comme une sorte de « maîtresse du monde », sa réputation fondée sur sa participation aux aventures spatiales US, entre autres.

         Le Giscard économique est aussi celui qui a fait voter les premiers budgets en déficit de la Cinquième République.

         Et, nonobstant les chocs pétroliers (1973 et 1979), c’est bel et bien parce que notre industrie a été mise à rude épreuve pendant cette période que la situation s’est aggravée.

         Giscard, c’est aussi le « premier plan acier » conduisant à la destruction massive d’emplois dans le secteur de la sidérurgie, sous les recommandations de la Commission Européenne, situation à l’origine de la grande manifestation du 23 mars 1979, et la montée du peuple ouvrier sur Paris.

         Le bilan des courses ?

         La France connaît une hausse du nombre des privés d’emploi, avec un million et demi de chômeurs début 1981, contre six cent mille lors de l’accession au pouvoir de VGE.

         Les politiques préconisées par le second Premier Ministre de VGE, Raymond Barre, ancien Président de la Commission européenne, fondées sur l’austérité, la stabilité monétaire et la lutte contre l’inflation, ont clairement porté leurs fruits.

         Amers.

         GISCARD ET LA SOCIETE

         Le giscardisme, c’est un projet de société.

         En l’espèce, un projet de « société libérale avancée » tendant à rassembler deux Français sur trois, selon les développements employés par Giscard lui-même dans ses œuvres…

         C’est d’abord une société de propriétaires, comme en témoigne l’orientation de la politique du logement vers l’accession à l’aune des prêts progressifs, de l’aide personnalisée au logement et de la défiscalisation des emprunts, autre élément incitatif au départ des couches moyennes des villes industrielles vers les campagnes « rurbanisées » .

         C’est en fait une société de ménages endettés qui prendront de plein fouet la désindexation des salaires de la période Delors (82 -86) et dont la situation sera bientôt infernale.

         Mais la société libérale avancée a aussi cherché à développer le « capitalisme populaire », considéré comme un vecteur d’intégration politique par assimilation et acceptation des vertus de la Bourse.

         L’un des maîtres d’oeuvre de l’affaire s’appelait René Monory.

         Centriste, garagiste de son état et de père en fils dans la ville de Loudun (Vienne), futur Président du Sénat, René Monory a conçu, avec ses conseillers, les SICAV.

         C’est à dire des Sociétés d’Investissement à Capital Variable, destinées à collecter l’épargne des particuliers et à la placer sous forme de parts de société, d’actions et autres.

         L’avantage pour l’épargnant, c’est que la SICAV devient l’intermédiaire puisqu’on ne se rend pas propriétaire directement de parts de société, mais de parts de SICAV, au prix moins élevé qui en seront le truchement.

         Et, dans les assemblées générales d’actionnaires, c’est la SICAV qui représentera les intérêts de ses participants et non chacun pour son compte propre.

         Avec les SICAV Monory, on peut devenir actionnaire des valeurs inscrites à la cote du CAC 40 sans l’être vraiment et avoir  consacré plusieurs milliers de francs à acquérir des actions.

         Cette politique fut évidemment marquée par un certain nombre d’incitations fiscales, dont les moindres n’étaient pas l’existence d’une taxation séparée des plus – values, à un taux inférieur tant de l’impôt sur les sociétés que du taux maximal de l’impôt sur le revenu, associée au bénéfice de l’avoir fiscal…

         La sophistication des instruments financiers (les SICAV lancent la longue série des titres hybrides dont on sait qu’ils ont conduit, en 2008, à une véritable thrombose des marchés financiers) fera que les SICAV seront bientôt suivies par d’autres organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM) comme les Fonds Communs de Placement, et qu’ils se spécialiseront sur certains créneaux.

         Notamment les fameuses SICAV monétaires, tirant leur rendement de la spéculation sur les valeurs monétaires.

         Mais la société de Giscard, c’est aussi les débuts, dès l’émergence des premières difficultés économiques présumées liées au coût du pétrole, des politiques de limitation de l’immigration.

         Giscard décide d’arrêter l’immigration légale et la limite dès lors au regroupement familial et à la prise en compte de la situation des réfugiés politiques.

         A partir de 1975, les portes de la France seront ainsi largement ouvertes aux personnes exilées du Sud Est asiatique, après la victoire des forces du Nord Viet Nam, du Pathet Lao, des Viet Cong et des Khmers Rouges au Viet Nam, au Laos et au Cambodge.

         Pour les immigrés vivant alors en France, c’est la répression de la grève dans les foyers de travailleurs migrants et l’expérimentation de l’aide au retour.

         Le fameux « Prends dix mille balles et tire – toi » devient la base d’une politique dont l’efficacité restera limitée.

         Le Giscard, avec la société, sera aussi celui ayant recours aux services d’excellents Ministres de l’Intérieur.

         Et, entre autres, Michel Poniatowski, le Prince descendant du Maréchal d’Empire, ci devant maire de la coquette localité de L’Isle Adam ou encore Christian Bonnet, passé à la postérité pour avoir dit d’agriculteurs manifestant pour leur revenu « Qu’ils crèvent ! ».

         Les années Giscard sont notamment marquées par la fusillade de Montredon des Corbières, le 4 mars 1976, pendant laquelle mourront un CRS et un viticulteur, alors que la France traverse une grave crise viticole, avec l’enjeu des importations de vin étranger et d’insuffisance des politiques d’amélioration des productions nationales, laissant aux grandes centrales d’achat toute latitude pour imposer leur loi en matière de prix.

         Elles seront aussi marquées par l’affaire d’Aléria, première manifestation du nationalisme corse, avec l’occupation de la ferme d’un viticulteur d’origine pied noir installé sous les auspices de la SOMIVAC (Société de Mise en Valeur de la Corse, fondée sous De Gaulle), entité distribuant l’essentiel des terres agricoles sous gestion à des familles de rapatriés.

         Ces familles produiront peu à peu du vin de médiocre qualité, en quantité importante, ruinant les efforts des agriculteurs corses et créant des tensions particulèrement redoutables sur un tel territoire.

         Notamment quand les « bonnes terres » sont rares et les sols susceptibles d’être plantés plutôt limités.

         L’affaire d’Aléria, en août 1975, conduira à la disparition de la SOMIVAC et à la constitution d’une SAFER régionale, avec les limites posées à son action par les règles d’indivision appliquées sur l’île à la propriété foncière depuis les décrets Miot de 1803.

         Mais elle lancera surtout le long cycle du nationalisme corse, de ses mises en scène nocturnes, de ses attentats, de ses règlements de comptes quasi mafieux, avec tout ce que cela implique pour la population résidente.

         Sans oublier les tensions entre Corses d’origine, Français dits du « continent », Pieds Noirs et familles de travailleurs immigrés dans une société et un territoire paupérisés.

         La criminalité corse fut elle, certaines années, que l’Île de Beauté détiendra le triste record national en termes d’homicides.

         GISCARD A L’INTERNATIONAL

         Partisan de la construction européenne, Giscard fera beaucoup pour qu’en 1979, le Parlement Européen soit élu au suffrage universel, entraînant un renforcement du rôle de la législation européenne dans l’ensemble des législations nationales.

         On ne doit cependant pas oublier, dans le contexte de l’Europe des années 70 encore marquée par les divisions issues de la fin de la Seconde Guerre Mondiale, que cet objectif giscardien prenait aussi en compte que trois courants d’idées étaient dominants au sein de cet objet politique nouveau.

         A savoir les démocrates – chrétiens, filiation à laquelle se rattacheraient notamment les giscardiens français, mais aussi la DC italienne, les Chrétiens démocrates allemands, belges et hollandais, partis souvent au pouvoir dans leur pays respectif.

         Second mouvement : celui des sociaux – démocrates, c’est à dire du grand ami de Giscard, le chancelier ouest – allemand Helmut Schmidt, d’autant que son parti (le SPD) s’était débarrassé des derniers oripeaux de son marxisme originel lors du congrès de Bad Godesberg en 1969, ou encore des travaillistes britanniques.

         Qui n’allaient cependant pas tarder à laisser la place à Maggie Thatcher et ses conservateurs inspirés du modèle américain de Reagan.

         Ceci posé, l’Europe sera, en quelque sorte, « social – démocrate – chrétienne ».

         Un troisième courant, celui des libéraux complétait le tableau, permettant de marginaliser les courants de droite plus « nationaliste », incarnés par exemple par le RPR de Jacques Chirac, comme les courants communistes, ceux – ci ne disposant alors d’une influence significative qu’en France et en Italie.

         En Europe, VGE joua un certain rôle en 1975 lors de la mort du général Franco, qui avait dirigé l’Espagne d’une main de fer entre le début 1939 et cet automne 1975 où le vieux caudillo « passa l’arme à gauche ».

         VGE fut à la manœuvre pour garantir, dans le contexte ouvert par l’événement, le retour de la monarchie et l’accession de Juan Carlos de Bourbon au trône d’Espagne.

         Il plaça la gauche espagnole face au choix historique assurant le retour de la monarchie, conditionnant celui de la démocratie, régime disparu de la IIe République espagnole.

         C’est ainsi que l’autre grand chasseur de fauves qu’est Juan Carlos 1er de Borbo devint Roi d’Espagne, face à un peuple en grande partie attaché à la démocratie et à la République.

         Pour rendre l’affaire encore plus présentable, VGE promotionna un parti de centre droit, presque innocent, l’Union du Centre Démocratique, dirigé par Adolfo Suarez, ancien cadre dirigeant du parti franquiste reconverti prestement aux vertus de la démocratie…

         Ils laissaient ainsi à la droite de l’échiquier politique les franquistes les plus acharnés, autour de la personnalité de Manuel Fraga Iribarne, ex Ministre de l’Intérieur et homme fort de la Galice.

         Notons cependant que, quelques années plus tard, après le triomphe du PSOE de Felipe Gonzalez aux élections, l’UCD se dissoudra et que le processus d’unification se produira avec le parti de Fraga, l’Alliance populaire, pour constituer le Parti Populaire, devenu la camarilla autoritaire et corrompue que les Espagnols ont fini par priver du pouvoir.

         Autrement, la France fut également transformée en base arrière des GAL, milice armée du pouvoir espagnol menant sur le territoire français la lutte contre les nationalistes basques de l’ETA.

         Et en novembre 1977, le soir même de la victoire de l’Equipe de France de football face à la Bulgarie (3-1) permettant aux Bleus de Platini, Trésor et Rocheteau de se qualifier pour la Coupe du Monde en Argentine, la police française alla arrêter l’avocat allemand Klaus Croissant, réfugié en France (contrairement à ses ancêtres, au demeurant), et alors défenseur des militants de la Rote Armee Fraktion ou « groupe Baader Meinhof » pour le remettre à la police ouest – allemande. On appelait cette période « Les années de plomb » en Allemagne Fédérale.

         Giscard eut également une politique africaine dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle a constitué une forme de modèle achevé de la « Françafrique ».

         Les diamants de Bokassa, ce pitoyable empereur de Centrafrique dont le couronnement indécent ruina son pays, ne sont qu’un épisode parmi d’autres d’une politique marquée par un soutien indéfectible de la France officielle à l’endroit des dictateurs plus ou moins affichés du continent, de Mobutu Sese Seko au Zaïre (devenu depuis République Démocratique du Congo) à Mokhtar Ould Daddah en Mauritanie en passant par Moussa Traoré au Mali, Ahmadou Ahidjo au Cameroun ou Omar Bongo au Gabon.

         Sans parler de Félix Houphouët Boigny qui, touché par la divine Grâce, finira, dans les années 80, par faire construire, dans son village natal, la copie africaine de Saint Pierre de Rome.

         Dans tous les cas de figure, il y avait toujours une « bonne raison » de procéder ainsi, ladite bonne raison étant le contrôle d’un approvisionnement en pétrole (Gabon), cacao, café et bois précieux (Côte d’Ivoire), uranium (Niger), fer (Mauritanie), parmi quelques exemples.

         Ou le cuivre (au Congo Zaïre) qui justifiera d’envoyer la Légion sauter sur Kolwezi pour combattre des rebelles opposés à Mobutu.

         Giscard apporta ainsi son soutien au Maroc souhaitant récupérer l’ancienne colonie espagnole du Rio de Oro (ou Sahara espagnol), refusant de reconnaître la République Arabe Sahraouie Démocratique, refusa tout son septennat de condamner l’apartheid, préférant notamment vendre des armes tant à l’armée rhodésienne en lutte contre les mouvements de libération du pays (ZANU et ZAPU) qu’à l’armée et à la police sud – africaines, engagées notamment dans la répression de la révolte de Soweto (nom donné au South West Township, la grande banlieue noire de Johannesburg, capitale économique du pays).

         Giscard fera de la République de Djibouti, à peine indépendante, un Etat autoritaire (au motif de pouvoir y conserver une base militaire) et, lors de l’indépendance de l’archipel des Comores, montera de toutes pièces un referendum truqué sur l’île de Mayotte pour demander le rattachement de l’île à la France.

         Sans oublier la discrétion accompagnant le coup d’Etat commis en 1976 dans l’archipel par l’aventurier Bob Denard, pour renverser le gouvernement du Président Soilih qui venait de remplacer les anciens dirigeants liés à la France.

On notera d’ailleurs que cette particularité mahoraise est aujourd’hui à la base de la poussée migratoire qui affecte l’ile depuis les autres îles de l’archipel des Comores.

Même si Mayotte est devenu un département français, l’ONU continue (à juste titre) de considérer ce territoire comme un territoire aspirant à l’indépendance et dont les droits à l’autodétermination sont bafoués.

LA GAZETTE DU PALAIS SOUS GISCARD

        Je ne pouvais terminer cet hommage personnel à Giscard sans évoquer la rubrique judiciaire.

         Car elle a été particulièrement remplie pendant ce septennat.

         On peut ainsi évoquer l’assassinat, en plein Paris, de Jean De Broglie, député giscardien de l’Eure (et notamment du canton homonyme), abattu en sortant du domicile de son conseiller fiscal le matin de Noël 1976, dans des circonstances troubles demeurées obscures au terme du procès des auteurs effectifs de l’assassinat.

         L’hypothèse d’un financement parallèle via le Luxembourg de la campagne présidentielle de VGE en 1974 n’a d’ailleurs été ni exclue ni tout à fait étayée, Jean De Broglie ayant été trésorier des Républicains Indépendants.

         En fin de septennat, nous aurons l’affaire Boulin, aux motivations encore peu claires, avec cette « noyade » du Ministre des Affaires sociales, le gaulliste libournais Robert Boulin, dans environ cinquante centimètres d’eau en forêt de Rambouillet, dans les étangs dits de Hollande.

         Nous avions également eu la mort de Joseph Fontanet, ancien Ministre de l’Education Nationale sous Pompidou qui, après le scrutin de 1974, s’était consacré à une activité de consultant avant de fonder un éphémère quotidien, J’Informe, qui ne pourra pas prendre place dans un univers de la presse déjà passablement en crise.

         Les crimes plus ou moins crapuleux d’hommes politiques ne sont pas les seules manifestations du giscardisme judiciaire.

Qui sera aussi marqué, par exemple, par l’enlèvement du baron Edouard Jean Empain, alors PDG du groupe Schneider, l’une des plus importantes entreprises françaises (notamment dans le domaine de la métallurgie), entité placée sur la liste des entreprises nationalisables en cas de victoire de la gauche aux élections.

Le caractère crapuleux du rapt fut révélé mais l’affaire révéla aussi, pour le coup, la gestion hasardeuse du groupe par la victime, avec tout ce que cela pouvait impliquer.

Autre affaire louche : celle du casse de la Société Générale de Nice, au mois de juillet 1976, qui vit disparaître des caisses et des coffres de la succursale bancaire rien moins que l’équivalent de 31,9 millions d’euros d’aujourd’hui.

Le principal instigateur de ce casse, un certain Albert Spaggiari, parfait produit du milieu et proche de l’extrême droite politique (il avait été membre de l’OAS pendant la Guerre d’Algérie), finira par être arrêté un an après les faits mais s’évadera pendant sa détention, mourant de sa belle mort, selon la formule consacrée, sans jamais avoir été repris.

 Situation d’autant plus surprenante qu’il mourut en Italie, dans la charmante localité de Belluno, où il aurait fort bien pu être retrouvé et extradé vers la France…

Le butin du « casse » ne fut jamais retrouvé mais je me permets de douter qu’il ait été tout à fait perdu…

Pour le week end du 15 août 1976, la Société générale subira un second casse particulièrement coûteux, visant cette fois environ cent quatre vingt  coffres situés au sous – sol de l’agence de l’île Saint Louis.

Dans le style juridico politique, nous avons aussi eu, au mois de juillet 1975, l’assassinat du Juge Renaud par le milieu lyonnais, un crime qui inspirera, peu de temps après, le film « Le Juge Fayard dit le Shériff » au réalisateur Yves Boisset avec Patrick Dewaere dans le rôle principal.

Ancien Résistant, le juge Renaud, l’un des fondateurs du Syndicat de la Magistrature, s’était, dans les années 74 – 75, particulièrement attaqué aux agissements de ce qu’on appelait alors « le Gang des Lyonnais », organisation criminelle qui avait fait de la troisième ville de France l’une des places fortes du banditisme en France, dans toutes ses spécialités, si l’on peut dire.

L’intéressé avait sans doute commencé de découvrir les liens entretenus alors par le milieu et le Service d’Action Civique, officine aux ordres de Charles Pasqua qui servait de service d’ordre électoral plutôt musclé au Rassemblement Pour la République.

Les liens confirmés entre le SAC et le milieu conduisirent d’ailleurs, lorsque la gauche arriva au pouvoir en 1981, à son interdiction.  

L’affaire de cet assassinat ne sera jamais vraiment élucidée et, bien des années après, un juge, lyonnais lui aussi, nommé Georges Fenech, ancien député giscardien, fondateur de l’Association professionnelle des magistrats (syndicat de droite dans le métier) et invité quasi permanent de certaines télévisions privées en cas de débat juridique, ayant statué par non lieu.

Les liens troubles du SAC avec le banditisme avaient aussi une illustration dans l’univers syndical, autour de la pseudo organisation syndicale nommée d’abord « Confédération française du Travail » (CFT) puis, à partir de 1977, « Confédération des syndicats libres » (CSL), officine de « briseurs de grèves et de truqueurs d’élections », selon la formule du sociologue Robert Linhart, dont les agissements criminels n’avaient pas grand-chose à voir avec le syndicalisme.

La CFT ou CSL (le nom fut adopté après l’assassinat d’un militant de la CGT, Pierre Maître, syndicaliste rémois aux Verreries Mécaniques Champenoises, par un certain Claude Leconte, ancien agent de maîtrise de l’usine Citroën Levallois) vivait des subsides du patronat, de ceux de la ville de Paris ou encore des aides gouvernementales.

Le crime de Reims refroidit quelque peu la générosité des donateurs et limita surtout l’influence de l’organisation à quelques entreprises bien précises et notamment le groupe PSA, constitué sous l’impulsion de Giscard d’Estaing, sous ses marques Peugeot, Citroën et Simca devenu Talbot.

Ainsi, dans l’usine de Citroën Aulnay, principale usine de la marque et productrice entre autres de la DS, la CSL était constituée d’une sorte de hiérarchie parallèle de plusieurs centaines d’agents, transformés en indicateurs de la direction et chargés, entre autres, de contrôler l’action des « fortes têtes » (en général les quelques militants courageux de la CGT) et de « tenir en laisse » les très nombreux travailleurs immigrés (notamment des berbères Marocains des régions d’Agadir et de Tiznit) qui composaient l’essentiel des effectifs d’ouvriers spécialisés sans espoir de promotion quelconque.

Raflés dans leur village d’origine par les recruteurs de la société, les OS Marocains de Citroën se voyaient par ailleurs isolés en France, confinés notamment dans les foyers gérés par leur employeur, et largement privés de tout contact avec la société française du fait de leurs horaires décalés.

Cette situation n’a jamais été condamnée, d’une manière ou d’une autre, par le pouvoir giscardien et, là encore, il fallut 1981 pour que cela change.

En 1982, une grève va en effet toucher l’ensemble des usines Citroën et Talbot, notamment à Aulnay et Poissy, et conduire à l’effondrement de la CSL dans les deux entreprises.

La CGT Aulnay, menée à la fois par des délégués français comme Christian Bonnin ou marocains comme Akka Ghazi (qui sera plus tard député au Parlement marocain, élu sur la liste de l’Union Socialiste des Forces Populaires), lance une grève en avril 1982 qui va conduire à un arbitrage de la part du Gouvernement d’alors, en faveur des revendications des OS.

Et notamment les formes de la liberté de conscience que constituent les faits d’adhérer au syndicat de son choix ou de respecter les principes de sa religion.

Lors des élections professionnelles qui suivent, la CGT passe en une fois de 10 à 57,5 % des votes, tandis que la CSL ne retrouve plus que 33 % des votes.

Pour en revenir au giscardisme judiciaire, outre le refus d’accorder la grâce présidentielle à Christian Ranucci, condamné à mort par la cour d’assises des Bouches du Rhône pour le meurtre de la petite Dolorès Rambla (alors que des doutes sérieux existent sur la culpabilité de l’intéressé), on ne doit pas oublier, non plus, l’affaire du juge Ceccaldi, en poste à Marseille, et que le Garde des Sceaux, Jean Lecanuet, voulut, un beau jour de 1976, « hazebroucker ».

Sous ce néologisme figure une démarche consistant à « promouvoir » un individu sur un nouveau poste (ici le tribunal d’Hazebrouck, dans le Nord) et, partant, de le dessaisir des fonctions et des tâches auxquels il se consacrait jusqu’alors.

Le crime d’Etienne Ceccaldi ?

Celui d’avoir plus ou moins pressenti qu’il y avait, alors même que les prix du pétrole connaissaient depuis 1973 une hausse assez significative du fait des légitimes attentes des pays producteurs, entente illicite entre les différentes compagnies pétrolières françaises, celles-ci n’étant pas encore fusionnées dans le groupe Total que nous connaissons actuellement..

Révéler cette « entente » aurait sans doute fait désordre, au moment où les plans Barre allaient commencer de frapper les Français au porte monnaie…

On notera, pour le coup, qu’en février 1977, il suffit d’une émission magistrale de Georges Marchais, ancien métallo, face à Jean Pierre Fourcade, Ministre des Finances sorti de l’Inspection générale des Finances, pour que les Français puissent se faire une opinion sur la réalité des prix du pétrole…

Le pétrole animera encore une autre affaire du giscardisme, celle dite des « avions renifleurs », une escroquerie dont auraient été les victimes consentantes le pouvoir, au plus haut niveau mais aussi Elf et Total, les sociétés françaises du secteur pétrolier.

L’escroquerie résidait dans le projet, fabriqué par deux aventuriers belge et Italien, de mettre à disposition d’Elf et de sa filiale l’Erap, un ou des aéronefs qui, avec une technologie embarquée, pouvaient «  renifler «  la présence de pétrole dans le sous – sol.

VGE et son Premier Ministre Raymond Barre vont autoriser l’expérimentation du procédé, entraînant dans l’affaire Pierre Guillaumat, ancien Ministre et PDG d’Elf au début de l’affaire puis un certain Albin Chalandon, PDG à sa suite, juste remis de ses soucis avec les Chalandonnettes, de l’époque où il était Ministre de l’Aménagement du Territoire.

Elf perdra dans l’affaire 750 millions de francs, plus ou moins habilement maquillés par la suite dans la comptabilité du groupe, et l’affaire plombera gravement les espérances présidentielles de Raymond Barre en 1988…

Ces avions ne devaient donc pas renifler le super sans plomb.

Pour terminer ce chapitre, rappelons enfin l’affaire Dassault – De Vathaire, du nom du Directeur des services comptables du groupe aéronautique.

Hervé De Vathaire, qui venait de perdre sa femme, passa une soirée dans un club parisien où il s’épancha de sa situation personnelle et professionnelle, laissant croire que son employeur était quelque peu indélicat avec le fisc.

Un employeur nommé Marcel Dassault, né Bloch, ancien déporté, mais surtout « avionneur » largement nourri aux commandes publiques (notamment pour les avions Mirage de l’Armée de l’Air, Ouragan ou Etendard, et maintenant Rafale ou encore pour les missiles Exocet) et dispensateur généreux de ses liquidités.

Marcel Dassault, c’est le PDG de Jours de France mais aussi le député de la première circonscription de l’Oise, constamment réélu, notamment par la distribution généreuse d’argent aux élus locaux et aux électeurs.

Comme on le sait, son fils Serge a suivi le même mode de fonctionnement pour, d’abord, s’emparer de la mairie de Corbeil Essonnes puis, ensuite, y rester.

Mais, en cet été 1976, particulièrement chaud, c’est la perte de 8 millions de francs de l’époque qu’il doit constater, de la part de son ancien directeur comptable.

8 millions dont le manque ne lui fera ni chaud ni froid.

Une sorte de résumé du giscardisme où les puissances d’argent auront pris le pouvoir…

Le reste, et toute comparaison avec une actualité plus récente, ne serait évidemment que coïncidence. 

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