LA FRANCE EST ELLE REFORMABLE ?

En effet, quand les salariés de ce pays, les jeunes, les privés d’emploi manifestent contre une enième réforme des retraites, la loi El Khomri ou le contrat première embauche, ce serait la preuve que nous ne serions pas capables de « nous réformer ».

Et la suite logique de ce discours est connue : regardez ce qui se passe chez nos voisins, où l’on arrive à mettre en œuvre des réformes qui sont, bien entendu, « courageuses » et, souvent, « douloureuses ».

Le problème est que l’image qu’on nous renvoie de nos voisins est singulièrement faussée par les objectifs mêmes de ceux qui tiennent le « discours de la réforme », c’est à dire qu’il faut, autant que possible, que ce que l’on dit des autres serve à valider les propositions formulées.

Comme vous l’aurez remarqué sans doute depuis le début de la controverse sur la loi « nouvelles libertés et nouvelles protections gnagnagna » dite loi El Khomri, l’un des reproches le plus souvent formulés à l’endroit du Gouvernement a été d’avoir manqué de
« pédagogie », de ne pas avoir su expliquer le contenu de la loi.

Evidemment, si vous vous êtes occupé, comme quelques uns des étudiants, des jeunes, des syndicalistes ou encore des participants de Nuit Debout de vous procurer le texte pour voir ce qu’il y avait dedans, cela ne peut que vous faire marrer.

Il se trouve d’ailleurs que trois mois après avoir consacré moult entrevues et émissions de télévision, offertes sur un plateau à tous les Ministres possibles et imaginables, à tous les dirigeants du Parti socialiste acquis à la cause de l’indéfectible défense de la politique gouvernementale, nous serions encore 75 % à ne pas approuver le contenu du texte, le recours au 49 – 3 n’ayant fait que décupler encore cette aversion profonde pour le texte du projet de loi…

On notera d’ailleurs, à ce propos, qu’après le succès de la pétition fort « pédagogique » de Caroline De Haas sur le projet de loi et ses 1,7 million de signatures, une autre pétition appelant les députés socialistes à voter la motion de censure déposée par la droite parlementaire, lancée ce mardi 10 mai, est arrivée à plus de 330 000 signatures ce jeudi.

Ce qui me semble, au delà de toute autre considération, montrer une vigilance et un intérêt pour le moins vif pour tout ce qui tourne autour du débat sur la réforme du code du travail.

Bon, soyons clairs et regardons justement un peu ce que cela veut dire, d’avoir réformé le code du travail, chez nos voisins.

N’insistons pas de trop sur la Belgique où se développe ces temps derniers un important mouvement social contre une réforme du code du travail (tiens, tiens…)

Ainsi, le 24 mai prochain, les salariés belges sont appelés à manifester par l’ensemble des organisations syndicales du pays, à commencer par la FGTB, organisation la plus proche de la gauche locale.

Mais la fédération peut compter pour le coup sur le soutien du syndicat chrétien CSC et celui du syndicat libéral CGSLB.

Une journée nationale d’action aura lieu également le 24 juin, et deux journées sont déjà prévues pour l’automne.

Continuons avec l’Allemagne Fédérale qui a connu, ces temps derniers, des mouvements sociaux importants, notamment dans la compagnie aérienne Lufthansa ou dans le secteur des services avec les actions menées par la fédération Verdi (Vereinte Dienstleistungsgewerkschaft), organisation comptant aujourd’hui plus de 2,4 millions de syndiqués, et regroupant les salariés des services publics, de la banque et des assurances, de la poste et des télécommunications, des media et celui des employés.

Toujours est il que l’Allemagne a connu, à l’époque de Schröder, les fameuses réformes Hartz qui ont produit deux résultats.

D’abord, sur la réalité du chômage dans le pays.

En mars 2016, le nombre de privés d’emploi en Allemagne était de 2,84 millions de personnes, soit 6,2 % de la population active du pays.

Les statistiques de la Banque Mondiale sur la population active allemande nous indiquent, cependant, que le pays ne compte qu’environ 600 000 actifs de plus qu’il y a dix ans..

L’autre élément clé, rappelé d’ailleurs au détour d’un plateau télé par Christophe Sirugue, rapporteur du texte El Khomri, c’est que le quart des salariés allemands gagne moins de 800 euros par mois…

Relevons aussi le fait que le travail à temps partiel est nettement plus développé en Allemagne qu’en France et touche notamment les femmes qui, le plus souvent, renoncent d’ailleurs à toute activité professionnelle dès lors qu’elles sont mères de famille.

Les salariées françaises mères de deux ou trois enfants sont bien plus nombreuses à travailler que leurs collègues germaniques.

Une étude de l’INED, publiée en 2012, avait indiqué que 45 % des Allemandes salariées étaient employées à temps partiel (30 % en France) et établi les données suivantes.

Sans enfants, les Allemandes de 25 à 49 ans étaient 85 % à travailler (81 % en France), 75 % avec un enfant (79,2 % en France), 68,5 % avec deux enfants (78,5 % en France) et 49,4 % avec trois enfants (58,3 % en France).

Autant dire que l’adoption d’un salaire minimum par le Gouvernement Merkel a correspondu à une certaine demande…

Ceci posé, l’autre conséquence évidente des réformes mises en œuvre par le gouvernement Schröder est que le SPD, le grand et historique parti social démocrate allemand, n’est jamais revenu au pouvoir depuis le départ du chancelier bas saxon…

En Espagne, la réforme du code du travail, initiée par le gouvernement Rajoy après la crise financière de 2008 (une crise financière qui, dans le pays, s’est manifestée par la création d’une bulle immobilière envahissante de plusieurs millions de mètres carrés de logements, de bureaux et même d’aéroport sans occupants) a eu, entre autres effets, de réduire le nombre des privés d’emploi, qui ne sont plus que …21 % de la population active !

Passons évidemment sur les outils qui ont pu servir ainsi à réduire le taux de chômage du pays, notamment le développement ininterrompu des contrats de travail de courte durée, de la précarité galopante, mal endémique d’un pays déjà largement soumis à la saisonnalité de ses activités touristiques.

Mais la situation du pays est, ceci dit, d’autant plus trompeusement améliorée que le taux d’activité féminin est beaucoup plus faible que dans bien d’autres pays de l’Union européenne et que la population active du pays est somme toute, plus réduite qu’ailleurs.

Elle s’élevait en effet à 23,3 millions de personnes fin 2014, pour une population de 46,8 millions d’habitants.

L’Espagne a, au demeurant, un autre « amortisseur de crise » un peu particulier.

Il s’agit de l’émigration.

Entre 2013 et 2014, le pays s’est en effet dépeuplé de près de
400 000 habitants, le plus souvent issus des classes d’âge susceptibles de travailler.

Après être devenu, à la fin des années 90 et dans les premières années du siècle, un pays d’immigration, l’Espagne a repris son évolution chronique dans le passé, celle d’être une terre d’émigration.

Le phénomène se retrouve d’ailleurs en Irlande, les griffes du tigre celtique ayant été sérieusement limées pendant la crise financière.

Le pays a en effet perdu plus ou moins 60 000 actifs depuis la crise financière de 2008, ce qui montre le rôle de cette variable d’ajustement dans l’amélioration toute relative de la situation…

Et pour conclure dans le genre « réformes », le cas du Royaume Uni, pays où le taux de chômage est compté comme plus faible qu’en France.

Sauf que le Royaume Uni compte rien moins que 750 000 salariés en contrat « zéro heure » (soit 2,5 % de la population active) et a fortement développé une catégorie particulière de population, celle des « inaptes au travail », représentant dès 2008 environ …8 % de la population active !

C’est à dire aujourd’hui entre 2,5 et 3 millions de personnes.

Il est, dans ce cadre là, beaucoup plus facile de réduire le taux officiel du chômage.

Rappelons d’ailleurs que 86 % des emplois actuellement occupés en Grande Bretagne sont des emplois de services comme, par exemple, les 90 000 salariés du groupe MacDonald’s qui répondent à la définition des « contrats zéro heure ».

Sans parler des employés des centres d’appel téléphoniques, autre grand secteur où la « prolétarisation » de l’emploi de service a largement frappé…

 

Je ne sais si la France est réformable, mais le fait est que trente ans passés à développer la flexibilité ont constitué, sur la durée, la situation du monde du travail telle que nous la connaissons.

Rappelons le une bonne fois pour toutes : les salariés de ce pays n’ont pas « la chance «  d’avoir un contrat à durée indéterminée, vu que
85 % des salariés du secteur privé sont dans cette situation et qu’une proportion au moins équivalente d’agents du secteur public sont dans la même situation, de par l’application des statuts de la Fonction Publique.

Quant aux nouvelles formes du travail, soulignons tout de même encore une fois que le salariat est la réalité, désormais, de 90 %
des actifs et actives dans notre pays.

Si l’on sort le secteur agricole du total, on obtient même un ensemble de 23,6 millions de salariés et 2,4 millions de non salariés, soit environ 91 % de salariés.

Le problème, nous en connaissons la réalité.

C’est le devenir des 3,5 millions de chômeurs « durables » et celui des trois millions de salariés précarisés qui ont leur vie en pointillés.

La France peut elle accéder au plein emploi ?

Oui, mais pour cela, il faudra choisir dans l’allocation de l’argent , c’est à dire des richesses créées par le travail.

Moins pour les détenteurs de capitaux, plus pour ceux qui les font
« travailler »…

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