LES GRENOUILLES ET LA GRUE

En quelques lignes, vous avez devant vous le Nord Américain en colère contre l’establishment qui vient de porter à la présidence des Etats Unis un certain Donald Trump, qui a laissé penser, pendant toute la campagne électorale, qu’il était comme eux.

Eux, c’est à dire les électeurs républicains ordinaires, en bien des points, voire même en tous, semblables aux électeurs républicains d’avant.

Alors, maintenant, prenons un peu de hauteur pour quitter le comté de Magoffin, Kentucky (74,7 % des voix pour Trump), celui de Weston, Wyoming (86,9%) ou celui de Fayette, Alabama (81,8%) et réfléchir aux données du problème posé par le vote des Etats Uniens.

Dans un article précédent, nous avions mis en évidence les puissants soutiens dont bénéficiait a priori la candidate démocrate Hillary Rodham Clinton et le fait qu’à la surprise générale, le fils à papa indécent et vulgaire qu’est Donald Trump partait avec assez peu d’atouts dans sa manche et un manque évident d’expérience politique.

Pour le reste, reconnaissons lui au moins d’être un homme d’affaires avisé et un contribuable rusé, puisqu’arriver à être riche, et même très riche, dans un pays comme les USA et ne pas payer d’impôts pendant dix huit ans, ça laisse pantois.

Trump ne connaît pas les arcanes de la politique mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il connaît les lois et surtout, la manière de les mettre à sa sauce…

Alors, maintenant qu’il a fait basculer Pennsylvanie, Ohio, Iowa, Michigan et Wisconsin dans le camp républicain pour cette élection (il s’en faut de 1 500 voix environ pour que Hillary Clinton puisse conserver le New Hampshire à son crédit), c’est à dire, pour aller vite, une bonne partie de l’Amérique blanche et industrielle, anciennement industrielle même pour tout dire, que va t il faire ?

Léger coup d’oeil sur la situation ceci dit…

Dans une chronique parue dans le Huff Post, Michael Moore , le cinéaste documentariste de Flint (Michigan) avait prédit la victoire de Trump, appuyée sur la conquête des quatre Etats de la « Rust Belt »ou « ceinture de la rouille », avec ses villes industrielles en déclin progressif, après avoir été capitales de l’automobile triomphante, de ses équipements, de ses matières premières.

Comparons 2012 et 2016.

Ohio, tout d’abord, cet Etat dont on dit qu’il vote toujours pour le Président élu.

(D’où mauvais présage du point de vue démocrate la nuit dernière quand il a été annoncé pour Trump, d’autant que la cause floridienne était déjà mal engagée).

En 2012, Obama y réalise 2 827 710 voix, devant Mitt Romney,
2 661 433 votes.

Le candidat libertarien (extrême droite) Gary Johnson y avait fait
49 493 voix et Jill Stein (écologiste) 18 574.

La majorité Obama y était beaucoup due, nous l’avons signalé, au comté de Cuyahoga qui recouvre singulièrement la ville de Cleveland et à celui de Franklin, autour de la capitale Columbus, où votent entre autres les personnels d’administration ou les universitaires de l’Etat.

En 2016, Trump rassemble 2 771 984 voix (110 000 de plus environ, soit environ 4%), quand Hillary Clinton plafonne à 2 317 001 (plus de 500 000 voix de moins tout de même!), pendant que Johnson monte à 168 599 voix et Stein à 44 310 suffrages.

Tous les éléments du scrutin sont rassemblés dans ces données.

Un électorat démocrate qui traîne des pieds pour aller voter, un électorat républicain qui se rassemble mais qui ne vote pas forcément Trump (montée du candidat libertarien dont le gain en voix équivaut à celui du candidat officiel du parti).

Exemple : Obama avait réuni 447 273 voix dans le comté de Cuyahoga, Clinton en recueille 383 974.

Sans que cela ne profite à Donald Trump, qui passe de 190 660 à 179 894 voix !

L’Ohio, septième Etat de l’Union pour la population, compte 80 % de Blancs, 12 % de Noirs, avec une prédominance des personnes d’origine allemande (un quart de la population de l’Etat) suivie des Britanniques (plus de 22%), même si on trouve des minorités juive et est européenne non négligeables.

Côté religion, l’Ohio compte 43 % de Protestants, surtout évangéliques et accueille le quart des Amish de tous les Etats Unis.

Le comté rural de Holmes, dont ils constituent plus de 40 % de la population, a accordé 79,3 % des voix à Donald Trump (Romney avait fait un peu plus de 75 % en 2012).

Prenons le Michigan, maintenant.

Avec un vote démocrate majoritaire en 2012.

Obama avait réuni 2 564 569 voix, face aux 2 115 256 voix de Romney, Johnson obtenant 7 774 voix et Jill Stein 21 897.

Cette fois ci, Trump obtient 2 279 210 voix (un gain de 164 000 voix environ, soit environ 8 % de son électorat d’origine) et Clinton 2 267 373, soit quasiment 300 000 voix de moins que Barack Obama.

Et Johnson explose les compteurs à 173 021 voix, soit, comme en Ohio, une progression en voix équivalant celle du candidat officiel des Républicains.

Jill Stein, pour sa part, réunit 50 686 électeurs.

Exemple : Genesee County voit Trump passer de 71 808 à 84 174 voix, quand Clinton passe de 128 978 à 102 744 voix.

Le comté recouvre la ville de Flint, lieu de résidence de Michael Moore.

Dans le comté de Wayne (Détroit), Trump passe de 213 814 à 228 313 voix, quand Clinton passe de 595 846 à 517 022 voix.

Le comté, selon les données du recensement US le plus récent,   abrite 1 764 804 habitants (ceci pour mesurer le décalage existant entre corps électoral et population aux USA), une population réduite d’environ 60 000 personnes en quelques années.

Les données religieuses du Michigan sont proches de celles de l’Ohio de même que les données démographiques, les Noirs comptant pour 14 % de la population de l’Etat, en étant très concentrés sur Wayne County où ils représentent plus de 40 % de la population.

Allons dans le Wisconsin, maintenant.

Sans prendre la route de Madison, mais tout de même.

Le Wisconsin ressemble beaucoup à ses voisins, dont nous avons déjà regardé la situation, avec 86 % de Blancs au sein d’une population de plus ou moins six millions d’habitants, très largement concentrée dans les villes de l’Etat (Milwaukee, Kenosha, Madison), une moitié de Protestants de toutes obédiences, des origines européennes marquées.

Plus de 40 % des habitants de l’Etat ont une ascendance allemande plus ou moins ancienne et si l’on trouve également un bon neuvième de résidents d’origine irlandaise, 9 % des habitants ont des racines polonaises, ce qui fait du Wisconsin l’Etat le plus « polonais » des USA.

Enfin, comme dans le Minnesota voisin, l’immigration scandinave pèse dans la population locale, avec notamment plus de 8 % de personnes d’origine norvégienne.

La tradition politique du Wisconsin est de se positionner, en général, du côté démocrate.

La victoire de Trump dans l’Etat est la première d’un candidat républicain depuis 1984 et, de manière générale, le Wisconsin ne vote républicain que lorsque ce parti remporte l’élection présidentielle au niveau national.

Nuance d’importance : lors des succès de la famille Bush, le candidat démocrate avait conservé une petite avance dans le Wisconsin.

Al Gore l’avait emporté de 5 700 voix en 2000 et en 2004, John Kerry avait disposé de 11 000 voix de majorité.

Mais en 2008, Obama avait écrasé le scrutin en devançant le ticket Mc Cain Palin de 14 % et 415 000 voix.

Autant dire que la chute du Wisconsin dans l’escarcelle de Trump constitue un beau sujet d’étude, surtout dans un Etat de tradition démocratique et progressiste (c’était celui de Robert La Follette, ancien gouverneur « progressiste « de l’Etat, promoteur de moult lois sociales et politiques, depuis le vote des femmes au système des primaires en passant par les assurances sociales pour les salariés et le salaire minimum).

En 2012, donc, malgré une déperdition sur 2008 (on ne soulignera jamais assez que Barack Obama n’a pas obtenu il y a quatre ans le même résultat que pour son élection), Obama avait obtenu 1 620 985 voix contre 1 407 966 pour Mitt Romney.

La différence se fit, notamment, sur Milwaukee, avec 332 438 suffrages Obama face à 154 924 voix pour Romney.

A noter également la majorité nette pour Obama dans le comté de Dane, autour de Madison, avec plus de 71 % des votes et plus de 120 000 voix de majorité, sur Kenosha (ville située à l’extrême sud est de l’Etat, et sous influence de l’agglomération chicagoane, connue pour être le lieu de naissance de Orson Welles) et dans le comté de Menominee.

Sous ce nom manifestement indien, se cache en fait un comté , le moins peuplé de l’Etat, comptant un peu plus de 4 000 habitants dont près de 90 % d’origine « Native », c’est à dire Indiens Peaux Rouges.

Pour ce scrutin 2016, Donald Trump a remporté 1 409 467 suffrages, c’est à dire quelque chose comme deux mille voix de plus que Romney en 2012…

Autant dire une goutte d’eau dans le Lac Supérieur, vu que l’Etat compte près de six millions d’habitants.

La victoire de Trump est donc d’abord la défaite de Hillary Clinton qui passe, de son côté, de 1 620 985 votes Obama à 1 382 210 cette année, soit environ 240 000 voix perdues.

Le libertarien Johnson progresse, pour sa part, en obtenant 106 442 voix, soit bien plus que les 20 439 suffrages de 2012.

Jill Stein, la candidate écologiste, passe, pour sa part, de 7 665 à 30 980 suffrages.

S’il fallait une démonstration qu’un certain nombre d’électeurs républicains ont choisi le libertarien contre le vote Trump, on la trouverait dans le scrutin sénatorial, tenu lui aussi mardi, où le sortant républicain Johnson a obtenu 1 479 262 votes, soit 70 000 de plus que le candidat présidentiel.

Le scrutin sénatorial faisait partie, pour le coup, des scrutins clé du renouvellement de cette Assemblée du Congrès, l’un des sièges dont la conquête par les Démocrates pouvait faciliter leur dessein majoritaire.

Trump l’emporte donc sur l’Etat, notamment parce que Hillary Clinton a gagné sur Milwaukee avec 288 986 voix, soit une perte de 43 000 suffrages sur 2012, sur Madison avec 217 506 voix, soit un simple maintien des votes 2012 et qu’elle a perdu sur Kenosha (35 770 voix contre 36 025 votes Trump), là où Obama avait 9 890 voix d’avance en 2012.

Dans le comté de Brown, Romney avait gagné avec 64 836 voix en 2012 contre 62 526 voix pour Obama.

Cette année, Trump réalise 67 192 voix et Hillary Clinton chute à 53 358 voix.

Ce comté est organisé autour de la ville de Green Bay, connue pour son équipe de football américain, les Packers, dont la particularité est d’être une association à but non lucratif…

Nous sommes dans le Wisconsin, ne l’oublions pas.

Allons désormais en Pennsylvanie, ce gros rectangle peuplé de près de 13 millions d’habitants, structuré autour de Pittsburgh à l’Ouest et Philadelphie au Sud Est, une population blanche à environ 80 %, pour 11 % de Noirs et moins de 4 % d’Hispaniques.

Une population d’origine allemande à 28,5 %, britannique à près de 32 %, ou encore 14 % de ressortissants des pays de l’est européen (souvenez vous du Deer Hunter, le film de Michael Cimino dont le titre fut traduit « Voyage au bout de l’enfer » qui parle de la communauté ukrainienne présente dans l’Etat).

En 2012, Obama avait gagné les 20 votes de la Pennsylvanie en réalisant 2 990 274 voix, contre 2 680 434 suffrages pour Romney.

Une avance de près de 310 000 voix, essentiellement due au vote favorable des agglomérations de Pittsburgh et Philadelphie.

Pour le scrutin 2016, Trump l’emporte avec 2 912 941 voix, contre 2 844 705 votes en faveur de Hillary Clinton.

Son électorat progresse donc de 230 000 suffrages environ sur 2012, quand son adversaire démocrate perd 150 000 voix.

Mais, à la vérité, les mouvements sont plus complexes puisqu’en avril 2016, nous disposions, s’agissant des inscrits sur les listes électorales, des données suivantes.

On comptait alors 4 062 187 électeurs inscrits comme démocrates, 3 126 166 comme républicains et 1 085 350 comme indépendants.

Ce qui fait qu’en lieu et place de 8 273 703 inscrits, nous devons, pour ce scrutin présidentiel, nous contenter de quelque chose comme 6 millions de bulletins validés.

Les démocrates ont ainsi laissé 1,2 million de leurs électeurs dans la nature.

Dans le comté d’Allegheny (Pittsburgh), l’évolution ne présente pas de caractère spectaculaire.

Clinton y fait 363 017 voix, là où Obama en faisait 352 687.

Trump y obtient 257 088 suffrages, là où Romney obtenait
2 62 039 voix.

Ne cherchez pas trop d’explications au fait que la mobilisation a été assez élevée et que Johnson est passé d’une partie des 9 101 voix partagées entre tous les candidats divers à 15 854 voix.

Plus parlant peut être le vote sur Philadelphie.

Obama avait obtenu 588 806 suffrages en 2012, Hillary Clinton fait 560 542 voix.

Romney, pour sa part, était à 96 467 voix (c’est quand même très démocrate Philadelphie) et Trump arrive à 105 418 voix.

Sur le comté de Chester (environ 500 000 habitants, disposant du plus haut revenu de tout l’Etat…), nous avons même une situation où nous passons d’une majorité républicaine à une majorité démocrate.

En 2012, Romney y avait obtenu 124 840 voix, devançant Obama de …529 voix !

En 2016, Hillary Clinton obtient 140 188 voix, contre seulement 115 582 voix pour Trump.

En fait, l’ensemble des comtés dans l’agglomération de Philadelphie ont eu tendance à améliorer la situation de Hillary Clinton.

Ils se situent aussi dans la fameuse mégalopole Boswash qui court de Boston à Washington et emporte New York, Philadelphie, Baltimore et Washington dans un seul ensemble.

Le score de la candidate démocrate s’affaiblit en fait dans les comtés occidentaux de l’Etat : moins 5 % dans le comté de Westmoreland ; moins 7 % dans celui de Washington, moins 12 % dans celui de Fayette et moins 2,5 % dans celui de Butler, tous situés autour de Pittsburgh, tous comtés où Trump progresse également en voix.

A l’extrême nord ouest de l’Etat, le comté d’Erié, placé en plein dans la Rust Belt, comptant 280 000 habitants, passe du camp démocrate au camp républicain.

En 2012, Obama y avait obtenu 68 036 voix et Romney 49 025, soit une majorité de 19 011 suffrages.

En 2016, Trump y fait 57 168 voix et Clinton 54 820, soit un gain de plus de huit mille voix pour l’un et une perte de plus de treize mille pour l’autre.

De manière générale, on aura donc remarqué que les difficultés de Hillary Clinton proviennent manifestement de la mobilisation délicate de son électorat potentiel.

Mais que l’élan qui a porté Donald Trump à la Maison Blanche n’est pas si spectaculaire que cela et tient plus à la stabilisation de l’électorat républicain qu’à un transfert de votes supposés démocrates.

Il y a toujours, dans les faits, des électeurs enregistrés avec telle obédience qui votent pour l’autre.

Le jeu semble en partie s’être annulé, au niveau national, de manière générale mais peut avoir des données localement plus marquées.

Ceci posé, pour que l’on observe les transferts de votes, il faut que les électeurs votent.

Là fut la question pour Hillary Clinton.

La suite au prochain numéro puisque le sujet, comme l’indique le titre, n’est pas épuisé.

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