mode de comptabilite

Appartement bourgeois, meublé avec goût.

Il doit être trois heures du matin et la nuit est plutôt fraîche.

Sonnerie de téléphone.

– C’est pour toi, chéri.

– Allo ?

– (voix inaudible au bout du fil)

– Oui, c’est bien moi. Que se passe t il ?

– (voix inaudible toujours)

– Oui, bien entendu, j’arrive tout de suite. Dites au Roi que je suis au Palais dans un petit quart d’heure, le temps d’enfiler un pantalon et de prendre mon manteau.

Les rues sont vides ce soir et le bitume sent la pluie froide tombée toute la journée.

Seuls les rails de tramway brillent plus que les feux tricolores, tous  passés à l’orange.

Au loin, on entend une voiture reprendre de la vitesse mais la ville est calme, très calme.

Peut être trop.

Le bureau du Roi est comme une ruche bourdonnante.

Tous les ministres sont là et l’on a même invité les chefs de parti, même ceux du Parti du Travail, qui ont pourtant marqué leur opposition aux plus récentes mesures.

Des mesures qu’il a bien fallu prendre, devant la gravité de la situation et la multiplication des faits.

Au début, ce n’était pas un problème.

Ceux qui venaient chez nous avaient, pour certains, des aïeux dans le pays et, pour l’essentiel, pour y faire des études ou dissimuler leur argent.

Trop bons, nous n’avions en effet pas mis en place de numerus clausus (on appelle aussi cela un quota) pour les études de médecine, de pharmacie ou de kinésithérapie.

Cela nous amusait un brin de penser que tous les vieux croulants du continent (et Dieu sait qu’il y en a) voyaient leurs rhumatismes massés par ceux passés dans nos écoles.

Nous n’avions pas mis plus de limites à l’arrivée de quelques fortunes, fuyant l’impôt sur la fortune de leur pays pour goûter à nos hivers humides et froids, à notre soleil timide et aux longues plages de sable battues par les vents de notre côte.

Le romantisme avait son prix, celui de l’exemption fiscale…

Et puis les choses s’étaient gâtées.

D’autant plus étonnant que, pour d’autres origines, nous n’avions pas autant de difficultés.

Nos vieux Italiens finissaient tranquillement de mourir de silicose dans leurs villages miniers, nos Marocains de tenir leurs épiceries et de fournir régulièrement un ou deux footballeurs de qualité à l’équipe nationale et même nos Congolais, malgré le lourd contentieux né de l’époque de la « colonie personnelle » du Roi, se tenaient à carreau, accomplissant pratiquement toutes les besognes les plus salissantes et les moins glorieuses.

Combien de nos anciens étaient ainsi soignés, dorlotés, bordés, accompagnés par de jeunes femmes congolaises au dévouement remarquable ?

D’ailleurs, congolaise, rwandaise ou burundaise, l’employée de maison fournissait la même qualité de service, y associant souvent le secours d’une religion fiévreusement partagée…

Décidément, donc, il n’y avait que les Français.

De loin, comme le confirmait encore le Ministre fédéral de l’Intérieur, ce sont les Français qui, de Gand à Luxembourg en passant par Anvers et Charleroi, posaient le plus de problèmes pour l’ordre public.

Le quota annuel était pourtant fixé assez haut, puisque la démographie française était l’une des plus dynamiques d’Europe et que nous souffrions d’un manque de main d’oeuvre dans beaucoup de secteurs en tension, mais cela ne suffisait pas.

Poussés par la faim et la pauvreté, notamment depuis la mise en œuvre de la réforme des retraites par points et la réduction des allocations chômage et des allocations logement, de nombreux Français, d’origine parfois douteuse, tentaient de forcer les frontières du pays pour y jouir d’un meilleur niveau de vie.

Certains petits malins passaient par Mouscron, où quelques rues sont communes aux deux pays, ou par Comines, pour les mêmes raisons.

Mais d’autres, plus audacieux, tentaient de passer par les Ardennes, jusqu’à traverser la Meuse en plein hiver pour les plus inconscients.

C’était justement par là que le dernier incident s’était produit, causant la mort de trois migrants clandestins, quelques dommages corporels à nos gendarmes en faction dans le secteur et ayant intercepté le camion en transportant une bonne trentaine…

Leur seule chance, faut il le dire, était de ne pas avoir tenté d’entrer par la Flandre, où les milices du Belang et du Blok étaient prêtes à les arrêter à coups redoublés de batte de base ball et de gourdin.

Qu’allions nous savoir faire de tous ces Français ?

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