Ne faisons pas l’économie de l’économie

Le fantôme de Jean Sol Partre qui hante parfois mes nuits d’insomnie m’a d’ailleurs dit, à plusieurs reprises, à quel point cela lui arrachait le coeur de voir son journal, Libération, accorder plusieurs colonnes à l’actualité boursière, donnant les cotations du CAC 40 et, même sans entrer dans les méandres du règlement mensuel et du second marché
(d’autant que la place financière de Paris est assez secondaire au plan international), commentant doctement les évolutions de marchés financiers dont on peine, bien souvent, à trouver l’incarnation.

D’ailleurs, en fait, c’est bien simple, l’économie se définit par nature, quand on regarde la télévision, qu’on écoute la plupart des radios et qu’on lit les journaux, par une économie d’acteurs.

Il y a d’une part les marchés financiers, sorte de monstre indéfinissable dont la seule évocation suffit à faire tomber les derniers cheveux de Pierre Moscovici (malgré le soutien affirmé de Jérôme Cahuzac, grand spécialiste de la chose) et à rendre encore plus long le menton sérieux d’Alain Juppé, « le meilleur d’entre nous » à défaut d’être, comme un défunt Premier Ministre, « le meilleur économiste de France ».

Les marchés financiers ont un tentacule malin, qui vient chatouiller sous les pieds tous les gouvernants impénitents : les agences de notation.

Et qui dit tentacule dit évidemment ventouse et le moins que l’on puisse dire est qu’une fois que l’agence vous a noté, elle ne vous lâche plus et vous contraint à maints efforts, à vous faire rendre gorge des derniers avantages sociaux (que dis je ? Des privilèges !) dont vous aviez, inconscients, doté votre législation…

Mais tout cela est pour votre bien, et il ne faudrait pas en faire l’économie.

En sus des marchés financiers, cette pieuvre géante ainsi décrite, voici les plus courageux, les plus téméraires, les plus audacieux.

Les plus quelque chose, ce ne sont que les entrepreneurs, les créateurs, les inventeurs inventifs qui, de tout temps, ont fait l’économie.

Si l’on suit avec une fidélité absolue ce que l’on peut nous dire sur ces martyrs d’une fiscalité confiscatoire (une fiscalité dont on se demande presque pourquoi elle existe, parfois), tous nos entrepreneurs roulent sur l’or et ont connu le triomphe et le succès.

J’ai toujours été surpris par les « entrepreneurs » invités sur les plateaux de télévision, nous expliquant à chaque fois comment ils avaient créé leur entreprise, en général sur une idée de génie exploitée à fond, avant de voler de succès en succès, au point de risquer, pour un certain nombre, de se retrouver très lourdement taxés, sur « le fruit de leur travail ».

La création d’entreprise est toujours une success story, à croire qu’on se demande pourquoi certaines publications arides comme les Petites Affiches de la Seine ou le BODACC peuvent exister, et pourquoi les entrepreneurs élisent régulièrement (sans se bousculer au moment de voter) des juges aux Tribunaux de commerce.

Qu’en est il en réalité ?

Nous avons en France plus ou moins trois millions et demi d’entreprises, dont plus de deux millions n’ont strictement aucun salarié.

Une fois sorties de cet ensemble les structures juridiques dédiées à la gestion immobilière, financière ou autre qui encombrent les registres des tribunaux de commerce et ont constitué une part importante des créations d’entreprises des trente dernières années, nous avons un bon gros paquet d’entrepreneurs dont l’activité est, de fait, le plus souvent, une activité salariée déguisée, parce que les contraintes horaires et personnelles qui l’accompagnent sont à peu près les mêmes.

Ensuite, nous avons un bon gros million (plus ou moins un million, c’est selon, qu’on garde en mémoire les chiffres de l’administration fiscale ou ceux de l’INSEE) d’entreprises comptant entre un et neuf salariés.

Nul doute que les entrepreneurs concernés, dont les salariés (nous en reparlerons à l’occasion) viennent de voter lors d’élections de représentativité peu commentées et valorisées, roulent sur l’or pour le plus grand nombre, surtout qu’ils doivent le plus souvent effectuer entre cinquante et soixante dix heures de travail par semaine.

Bien sûr, dans cet ensemble, nous avons quelques start up dévoreuses et utilisatrices de nouvelles technologies, mais les données sont intraitables.

Près du quart des redevables BIC sont des entreprises du secteur de la construction, et un cinquième sont des entreprises du commerce et de la réparation.

Et, dans le champ des sociétés, il en est de même puisque construction et commerce constituent les deux principaux pôles d’entreprises, une fois retirée la masse considérable des sociétés immobilières, de location et de services divers aux entreprises.

Je ne suis pas certain que l’ancien chef de chantier portugais devenu entrepreneur du bâtiment soit le plus souvent invité sur les plateaux de télévision que le jeune diplômé de HEC qui a lancé une chaîne de magasins de vente de téléphones portables, mais je crois que ce type d’entrepreneur est plus fréquent dans le paysage économique de la France que le second.

La réalité est donc souvent truelle, comme disait l’autre…

Toujours est-il qu’au delà de ces deux principaux ensembles d’entreprises, nous avons environ 200 000 entités juridiques (de plus en plus sous forme de sociétés de capitaux, évidemment au fur et à mesure de la progression au niveau des effectifs, comme du chiffre d’affaires), où nous comptons un nombre de salariés compris entre dix et deux cent cinquante.

Au dessus de deux cent cinquante, nous sommes dans la denrée rare.

Une situation qui serait d’ailleurs un handicap pour la croissance et l’économie françaises, alors même que nous demeurons la seconde puissance économique de la zone euro et l’une des six ou sept premières au monde…

Nous n’avons pas, en France, 6 000 entreprises dépassant deux cent cinquante salariés, quand bien même cumulent elles, en général, le plus en matière de chiffre d’affaires, de bénéfices, de dépenses de recherche développement, etc, etc…

Et, bien évidemment, de valeur ajoutée et d’effectifs.

Car figurez vous, mes chers lecteurs, que la création de richesses semble étrangement liée à la capacité d’une entreprise à mobiliser des effectifs sans cesse plus importants, mieux formés, plutôt bien payés autant qu’au génie originel de son créateur…

D’autant que les liens capitalistiques sont ainsi faits que l’on se rend compte, au fur et à mesure, que les PME sont fortement intégrées dans des groupes de plus en plus conséquents, et que bien souvent, derrière l’entrepreneur, nous trouvons les ombres bienfaisantes du banquier et/ou des membres du conseil d’administration du holding de tête…

Ceci dit, comme vous aurez pu le remarquer, nous sommes de plus en plus loin du monde partagé entre les marchés financiers (que certains arrivent, cependant, audace suprême, à contester) et les entrepreneurs, preux chevaliers de la création d’entreprise, chevaliers blancs de « l’économie réelle ».

Les choses sont, comme on le voit, plus complexes que ne le laisse à croire le discours audiovisuel et médiatique le plus usité, d’autant que, dans notre économie, nous avons peut être trois millions et demi d’entreprises, dont plus de deux millions sans salariés, mais nous avons aussi vingt millions d’ouvriers, employés, cadres et techniciens.

La question est posée : à la vision de l’économie qu’on tend à nous proposer, que font ils ?

Ne faisons pas l’économie d’y penser…

3 réflexions sur « Ne faisons pas l’économie de l’économie »

  1. Lors de la création du statut d’autoentrepreneur, c’est le régime micro (avec le forfait fiscal pour solde de tout compte) qui a été retenu par le Gouvernement.
    Problème d’ailleurs, certains entrepreneurs individuels estimant que cela leur créait une concurrence déloyale, lorsqu’ils sont imposés au forfait ou au régime réel d’imposition.

  2. tableau assez concis de la diversité ce que l’on appelle (souvent à tort à mon sens) sous le terme générique « d’entrepreneur » (j’en fais partie sans en être vraiment représentatif)

    Personnellement le fantôme de Jean-Sol Partre écumerait mes jours plutôt que mes nuits, n’ayant à ma connaissance pas pratiqué l’arrache-coeur…

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