PRIMAIRES DU PS : CAUCHEMAR POUR CAMBADELIS

Evidemment, le premier aspect de ce scrutin est la faiblesse relative de la participation qui, au moment où sont écrites ces lignes, vient de dépasser le seuil de 1,6 million d’électeurs, chiffre inférieur au précédent scrutin de 2011 et sans comparaison avec celui de la primaire de la droite et du centre.

D’où un sentiment de relatif échec, en grande partie fondé sur la baisse sensible du nombre de bureaux de vote (20 % de moins qu’en 2011), mais surtout sur un évident changement de contexte.

Reconnaissons donc que, vu la popularité actuelle du Gouvernement et du Président de la République (en tout cas celle ci avant le 1er décembre, date de son renoncement), cette participation n’est pas tout à fait négligeable et qu’elle nous rapproche du « noyau dur «  de l’électorat PS.

Si François Hollande avait pu réunir en avril 2012 les voix de 10 272 705 électeurs, les listes PS et alliés avaient rassemblé 2 650 357 votes lors des européennes de 2014 et les listes d’Union de la gauche (allant souvent bien au delà du seul PS) 5 019 795 voix lors des régionales de 2015.

Le scrutin des primaires était, de fait, le premier scrutin se déroulant au terme des controverses ouvertes par l’état d’urgence, le débat sur la déchéance de nationalité, l’application de la loi Macron et, surtout, les mobilisations tenues contre la loi El Khomri.

Il a été organisé, rappelons le, sous la pression insistante de la minorité « frondeuse » du Parti socialiste, celle ci mettant en exergue le contenu des statuts et le recours, par principe acté, à cette forme de sélection du candidat (ou de la candidate) à l’élection présidentielle.

Sur le fond, le recours à la procédure des primaires, qui ne participe pas de la tradition politique française, pose d’ailleurs le problème essentiel de la Cinquième République : celui de l’importance, et même de la primauté, de l’élection présidentielle sur toute autre consultation, faisant du scrutin des législatives une sorte de troisième tour de celle ci.

Avec une forme de « contamination » du scrutin législatif dont nous avons vu, en 2002, 2007 et 2012 qu’il avait, de manière globale, confirmé le rapport des forces politiques issu du scrutin présidentiel en assurant au camp victorieux de cette élection une majorité parlementaire.

L’autre aspect des primaires est que ce scrutin s’apparente tout de même à un jeu de haute voltige susceptible de diviser une organisation politique plus que de raison, la compétition entre les options défendues par les uns ou les autres pouvant s’aiguiser jusqu’à devenir adversité.

Je dois dire que les réactions de certains partisans de Manuel Valls, hier soir, à l’annonce des résultats, m’ont laissé penser à ce risque, une sorte de « procès en incompétence et en illégitimité «  étant comme instruit par les porte parole du député de l’Essonne.

Manuel Valls, malgré le légitimisme d’une partie de l’électorat, n’ayant encore recueilli qu’un peu moins de 500 000 suffrages, il semble tout de même quelque peu audacieux de la part de ses partisans, d’opter pour cette manière de voir.

Les résultats, tout à fait provisoires et semble t il encore soumis à arbitrage du point de vue de la Haute Autorité des primaires, du scrutin sont pourtant sans appel.

Benoît Hamon, dont la proposition de revenu universel a comme occupé le centre du débat lors de ce scrutin, est arrivé en tête, manifestement porté par la campagne activement menée par certains de ses soutiens mais aussi par les militants du Mouvement des Jeunes Socialistes, et de leurs relais, notamment syndicaux (on pense à l’UNEF).

Le député de Trappes est, selon les tendances et les résultats plus ou moins validés, en tête dans toutes les circonscriptions législatives des Hautes Alpes, des Alpes de Haute Provence, de l’Ardèche, du Calvados, de Charente, de la Creuse, de la Drôme, de l’Eure, du Finistère, du Gers, de l’Ille et Vilaine, de l’Indre et Loire, de l’Isère, des Landes, du Loir et Cher, de la Loire, de la Haute Loire, de la Loire Atlantique, de la Lozère, de la Manche, du Puy de Dôme, de la Savoie, de la Haute Savoie, des Deux Sèvres, de la Vienne, du Territoire de Belfort et de Seine Saint Denis, soit rien moins que vingt sept départements de métropole sur quatre vingt quatorze dont les résultats sont validés.

En effet, le scrutin n’est pas encore validé dans les deux départements corses.

Il réalise le « petit chelem » comme on pourrait dire au tarot (toutes les circonscriptions sauf une) dans l’Ain, l’Aveyron, la Charente Maritime, le Cher, les Côtes d’Armor, la Dordogne, l’Eure et Loir, l’Indre, le Jura (où la première circonscription choisit Montebourg), le Maine et Loire, la Mayenne, la Meurthe et Moselle (où ne lui échappe que la troisième circonscription, celle du Ministre du Budget Christian Eckert), le Morbihan (où Valls ne l’emporte que dans la circonscription de Vannes), l’Oise, l’Orne, le Rhône (où Manuel Valls n’est en tête que dans la 13e circonscription, structurée autour de Meyzieu, Décines Charpieu et Saint Priest), le Tarn, l’Yonne et le Val de Marne, soit un ensemble de dix neuf autres départements.

Ceci posé, il réalise ces performances avec un total juste supérieur à 580 000 voix.

Manuel Valls, pour sa part, ne fait grand chelem que dans les départements de l’Ariège, de l’Aude, du Cantal, de la Corrèze, du Lot, de la Meuse, des Hautes Pyrénées, des Pyrénées Orientales, de la Haute Saône et de la Haute Vienne, soit dix départements dont une bonne partie sont des fiefs historiques de la gauche ou l’élément légitimiste a pu jouer en faveur de l’ex Premier Ministre.

Arnaud Montebourg, pour sa part, n’est en tête que dans son département d’élection de Saône et Loire et dans trois circonscriptions voisines (2e de la Nièvre autour de Château Chinon, entre autres ; 1ere du Jura avec le bassin lédonien et circonscription de Beaune en Côte d’Or).

Outre Mer, selon les éléments connus, Manuel Valls est arrivé en tête en Guyane (54,7 % des votes selon une source locale), en Martinique (1 589 voix sur 2 414), en Guadeloupe (74,24 % sur 4 249 votants), en Polynésie Française (39,47 %) et en Nouvelle Calédonie (73,9 %).

Arnaud Montebourg l’emporterait à la Réunion avec 42 % des voix, tandis que Saint Pierre et Miquelon a donné la majorité absolue (144 voix sur 274) à …Sylvia Pinel !

Wallis et Futuna, Saint Martin et Saint Barthélemy n’ont pas mis en place de bureaux de vote pour ce scrutin et aucune indication ne semblait disponible pour Mayotte et ses 27 bureaux de vote.

L’ex Premier Ministre, soutenu entre autres par Victorin Lurel et Gabrielle Louis Carabin (Guadeloupe), Serge Letchimy (Martinique), Chantal Berthelot (Guyane), comme par les Sénateurs Jacques Cornano, Jacques Gillot, Felix Desplan (Guadeloupe), Serge Larcher (Martinique), Antoine Karam et Georges Patient (Guyane) a, d’une certaine manière, recueilli le fruit de ces soutiens des élus d’Outre Mer.

Il n’en a pas été de même en Métropole où la longue liste des soutiens de Manuel Valls désavoués dans leur département est particulièrement longue.

A commencer par son directeur de campagne, le Président du Groupe Socialiste au Sénat, Didier Guillaume, puisque l’ensemble de la Drôme a opté pour Benoît Hamon.

Mais le coup frappe aussi Patricia Adam (Finistère), Nathalie   Appéré (Ille et Vilaine), Guy Bailliart (Calvados), Gisèle Biémouret (Gers), Yves Blein (Rhône), Christophe Caresche (Paris), Alain Claeys (Vienne), Marie Françoise Clergeau (Loire Atlantique), Pascale Crozon (Rhône), Pascal Deguilhem et Germinal Peiro (Dordogne), Jacques Dellerie (Seine Maritime), Françoise Descamps Crosnier (Yvelines), Emeric Brehier (Seine et Marne), Michel Destot, Michel Issindou, Joelle Lhuillier, Geneviève Fioraso (Isère), Kléber Mesquida et Anne Yvonne Le Dain (Hérault), Françoise Dumas et William Dumas (Gard), Philippe Doucet et Dominique Lefebvre (Val d’Oise), Valérie Fourneyron (Seine Maritime), Marc Goua (Maine et Loire), Elisabeth Guigou et Michel Pajon (Seine Saint Denis), Florent Boudié, Alain Rousset et Martine Faure (Gironde), Patrick Lemasle (Haute Garonne) ou encore Daniel Vaillant (Paris) pour ne citer que quelques exemples.

Dans un contexte de participation globale laissant à désirer (moins de 4 % du corps électoral français, tout de même), ce scrutin sonne comme une sorte de désaveu.

Que peut on tirer d’un tel vote ?

D’aucuns auront sans doute quelque peine à y retrouver leurs petits mais il est évident que ce qui a, relativement, poussé la participation vers le haut est la volonté des électeurs socialisants ou socialistes de marquer une forme de désaccord avec la pratique politique des dernières années, et singulièrement l’exercice du pouvoir par Manuel Valls à Matignon.

L’échec probable de Manuel Valls lors du second tour conduirait sans doute celui ci dans une forme d’impasse définitive de sa carrière politique, une carrière appelée à devenir plus modeste également pour Arnaud Montebourg, deux fois battu lors des primaires, son score de 2017 n’étant au demeurant guère meilleur que celui de 2012.

L’avocat bourguignon avait recueilli en 2017 plus de 455 000 voix, il doit se contenter cette fois ci de 280 519 voix (pour l’heure), ce qui constitue une sensible décote de sa position.

La direction du Parti est, pour sa part, dans un maelström redoutable, d’autant que les forces centrifuges déjà à l’oeuvre pourraient prendre une vigueur nouvelle après le succès de Benoît Hamon.

Ceci posé, un succès de Valls n’est aucunement une garantie pour éviter une sorte «d’échappement libre » de militants et d’électeurs situés plus à gauche et je crois assez peu à l’asymétrie présentée par les sondeurs obligés et quelques organes de presse bien intégrés qui voudrait que Valls soit un rempart contre la fuite de l’électorat socialiste sur Macron.

Alors même qu’il semble bien, plus à gauche, que Mélenchon ait commencé de cristalliser sur son nom une partie des électeurs 2012 de Hollande qui avaient hésité à voter pour lui il y a cinq ans et ont décidé de franchir le pas cette année.

Que d’aucuns se rassurent : les électeurs de centre gauche partis vers Macron après avoir voté Hollande en 2012 sont effectivement déjà partis et ils ne reviendront pas vers le vote socialiste, sous la forme actuelle du PS, avant quelques temps.

Tout simplement parce que, déçus ou revenus du PS, ils estiment, avec d’autres déçus venus du centre et de la droite, pouvoir faire barrage, par addition des déceptions, au risque lepéniste ou au programme libéral conservateur de Fillon.

Finalement, cette primaire, véritable Congrès du PS à ciel ouvert, aura bel et bien prouvé le caractère profond de la crise idéologique et politique qui frappe la social démocratie en Europe et la confine à ne plus être qu’une opposition sans perspectives au mieux, au pire une sorte de quasi groupuscule.

Dans l’opposition et fort concurrencée en Allemagne ou en Espagne, réduite à néant ou presque aux Pays Bas, en Grèce, en Irlande ou dans des pays comme la Pologne ou la Hongrie, la social démocratie se trouve en phase de déconstruction/reconstruction.

C’est vrai dans la plupart des pays nordiques (où elle a d’ailleurs également perdu le pouvoir) comme cela peut l’être au Royaume Uni où Jeremy Corbyn, malgré une forte contestation de la tendance blairiste, a commencé de reconstruire le Parti travailliste, obtenant notamment un succès d’estime lors des dernières élections locales, marquées entre autres par la victoire aux municipales de Londres.

En France, il semble bien que Jean Christophe Cambadelis soit bientôt amené à passer la main, après avoir dirigé, au fil de défaites électorales successives, une organisation prenant l’eau de toutes parts, battue par la houle des ambitions personnelles de ses dirigeants dont les primaires demeurent comme l’écume des vagues…

Il n’a su éviter ni les défaites, ni la perte de substance et des adhérents, ni le relatif échec de ces primaires où « l’envie de gauche » et d’un PS ressourcé semblent l’avoir emporté.

Quelque soit la suite (victoire de Hamon ou de Valls aux primaires, importance du score à la présidentielle), il faudra bien que le PS sorte de l’impasse politique dans laquelle, à force de « triangulation », il s’est fourvoyé.

Jean Christophe Cambadelis a encore quelques nuits difficiles à venir.

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