SYRIE : COMMENT Y VOIR CLAIR ?

Le premier, c’est que l’exposé des faits, et surtout leur commentaire (on pourrait dire leur exégèse) est la nouvelle démonstration de la déontologie à géométrie variable qui anime les discours officiels et le comportement de nos moyens d’information.

Nous avions eu, lors des deux interventions militaires au Koweït et en Irak, comme nous l’avons eu pour l’Afghanistan, une magnifique démonstration d’information sous contrôle militaire, dont l’une des manifestations les plus nettes fut la présentation pour le moins étonnante des opérations militaires, transformées en jeu vidéo, et le discours confondant sur la prétendue efficacité des armes américaines, notamment des missiles Patriot.

Ce discours, soit dit en passant, nous le réentendons ces temps derniers, puisque les « frappes « dont on menace le régime syrien seraient « chirurgicales », ne viseraient que des « objectifs militaires », et autres balivernes habituelles dans ces cas là.

Le problème, c’est que l’on sait pertinemment que la guerre propre, cela n’existe pas et que les fameux « dommages collatéraux » sont souvent les plus nombreux.

Au demeurant, on pourrait se demander comment ce discours peut encore trouver le moindre écho puisque, dès 1992, un rapport parlementaire, étayé par l’avis de spécialistes de la balistique, rédigé par le représentant démocrate du Michigan John Conyers (l’un des animateurs du Congressionnal Black Caucus, élu depuis près de cinquante ans dans un district de Detroit), mettait en évidence qu’une part importante des missiles utilisés n’avait pas atteint la cible prévue.

Et notamment que la Royal Air Force britannique avait du la perte de l’un de ses Tornado au coup au but d’un missile américain…

A la vérité, la rengaine de la guerre chirurgicale, qui ressort ces temps derniers, est particulièrement indécente parce que la guerre, comme l’a montré l’usage des armes conventionnelles depuis deux ans en Syrie, est toujours quelque chose d’épouvantable.

Et vu le degré de fanatisme qui semble animer certains des combattants (quelque soit leur camp), il est à craindre que l’horrible soit souvent au rendez vous.

Que la guerre soit aussi idéologique ou celle de l’information – déformation est une évidence.

En France, alors même que les enquêtes d’opinion semblent caractériser, pour des motivations diverses, un rejet de toute aventure militaire engageant notre pays, force est de constater que, pour l’essentiel, c’est le camp des partisans de l’aventure militaire qui bénéficie de la plus grande audience.

Pour faire bonne mesure, on notera la mise en exergue, au rang des opposants, de la position du Front National, ce qui permet d’entretenir l’équivoque et de troubler les partisans de la diplomatie et de la négociation…

Puisque, quand bien même les électeurs pourraient être enclins à voter pour Marine Le Pen, il n’en demeure pas moins qu’une part importante de l’électorat (et, par voie de conséquence, de l’opinion publique) n’a pas d’opinion positive de ce mouvement politique.

Il faut reconnaître que le caractère itératif des justifications de toute intervention militaire peine à convaincre une opinion publique qui se souvient de l’usage de l’uranium appauvri par les USA pendant la Guerre du Golfe, du mensonge d’Etat que constituât en son temps l’invocation des « massive destruction weapons » de Saddam Hussein qui n’existaient pas, et qui doute de l’efficacité du devoir (ou du droit) d’ingérence théorisé par quelques uns.

De fait, une question se pose immédiatement.

Cela fait tout de même deux ans et demi environ que les affaires syriennes ont commencé à chauffer sérieusement et les puissances occidentales ont attendu le mois de septembre 2013, tirant prétexte de l’attaque chimique du 21 août (dont les auteurs ne sont pas identifiés expressément et dont le caractère stratégique n’est pas avéré), pour menacer d’intervenir plus directement dans le conflit.

Le problème, c’est que cela ne peut occulter que la guerre civile en Syrie est, depuis longtemps, un lieu d’affrontement entre puissances influentes par personne interposée.

Notamment parce que cela fait déjà un certain temps qu’on sait que la Russie, qui dispose de bases en Syrie, soutient le régime, au motif, entre autres, de la présence de chrétiens orthodoxes au sein de la population du pays, mais plus certainement parce qu’il faut que le pays dispose d’un minimum de positions hors de son territoire pour jouer son rôle de grande puissance mondiale.

Mais, évidemment, l’affrontement le plus significatif se situe à l’intérieur même du monde arabe, où l’on retrouve une ligne de partage entre les Etats de caractère républicain et plutôt laïques en général (Syrie, Irak, Egypte, Algérie, Autorité palestinienne) et les monarchies et féodalités du Golfe.

Si la Ligue Arabe a reconnu comme membre l’opposition syrienne, c’est à dire le Conseil national syrien, elle le doit notamment à l’action de ces monarchies.

On notera d’ailleurs que, parmi les vingt pays ayant reconnu l’opposition syrienne comme représentant du peuple de ce pays, on trouve l’émirat de Bahrein (où la révolte des chi’ites immigrés fut réprimée dans le sang en 2011), celui du Koweït où, plus de vingt ans après Desert Storm, les partis politiques ne sont pas autorisés, le Qatar, le royaume d’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et le Sultanat d’Oman.

On ne reviendra pas sur le fait que ces Etats sont tous des monarchies héréditaires (la dynastie Al Thani au Qatar, les Saoud en Arabie Saoudite, le sultan Qabous en Oman ou encore les Al Nahyane à Abu Dhabi ou les Al Maktoum à Dubai), dont les lois démocratiques ne sont pas encore véritablement écrites et qui, toutes, procèdent d’une certaine lecture du Coran…

Ces six pays du Golfe ont été les premiers à reconnaître l’opposition syrienne avant d’être suivis par quatorze autres nations.

Nous avons, au nombre de ces nations, les Etats Unis et l’Australie, pays dont la politique étrangère a longtemps suivi assez aveuglément, celle des USA.

On rappellera ainsi qu’un contingent australien de 17 000 hommes intervint en Corée entre 1950 et 1953 (sur la base d’une résolution de l’ONU destinée à venir au secours de la Corée du Sud attaquée par le Nord) et que, lors de la guerre du Viet Nam, dans le cadre des traités OTASE et ANZUS, l’Australie envoya rien moins que 60 000 soldats aux côtés des Américains et de l’armée du Sud Viet Nam.

Dans les deux cas, d’ailleurs, les gouvernements australiens en place étaient pilotés par les Libéraux, comme c’est le cas aujourd’hui, après les élections qui viennent de se tenir.

Tony Abbott, le vainqueur du scrutin, peut donc suivre la position américaine une fois encore.

Comme le fit aussi John Howard, Premier Ministre australien lors de la seconde guerre du Golfe en envoyant des forces spéciales aux côtés des troupes US.

Un autre pays a reconnu la représentativité de l’opposition syrienne : il s’agit de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, dont les vues de leadership régional sont connues et qui entend, sur son modèle de démocratie islamiste « acceptable » ou admissible, jouer un rôle dans la géopolitique proche orientale, quitte à retrouver certaines des apparences de l’ancien Empire ottoman.

Accessoirement, la Turquie est en partie préoccupée par la présence de réfugiés syriens (plutôt des déplacés, à dire vrai), et elle a déjà elle même beaucoup à faire avec ses zones frontalières du conflit qui correspondent au Kurdistan.

Certains dirigeants turcs soulignent d’ailleurs les liens qu’entretiendrait le mouvement kurde syrien luttant contre les islamistes (non sans succès d’ailleurs dans les régions à forte population kurde) avec le PKK.

Enfin et surtout, nous avons un certain nombre de pays occidentaux avec, dans l’ordre de la « reconnaissance » du Conseil national syrien, la France, le Royaume Uni, l’Italie, l’Espagne, le Danemark, la Norvège, les Pays Bas, l’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg, les Etats Unis et Malte.

On notera donc que dix des pays de l’Union européenne ont reconnu l’opposition syrienne comme représentant légitime du peuple syrien, avec la notable exception, dans cet ensemble de pays comme la Suède, le Portugal et, surtout, la totalité des pays de l’Est européen.

Le fait que ces pays reconnaissent l’opposition syrienne ne signifie pas pour autant, comme on l’a vu, que ces pays sont prêts à intervenir militairement sur place.

Mais surtout, si la plupart des pays européens ayant reconnu l’opposition sont largement pourvus de traditions démocratiques (onze de ces pays se situent parmi les vingt cinq démocraties reconnues par l’index international en la matière), il se trouve que la « communauté occidentale » a partie liée, dans cette affaire, avec les monarchies du Golfe, dont le classement, du point de vue des libertés collectives et individuelles, se situe dans le groupe des régimes autoritaires entre la 122e et la 161e places de l’index de la démocratie.

Le problème, dans cette affaire, est que la communauté occidentale s’est quelque peu séparée sur la question syrienne d’une grande partie de la communauté internationale que constitue l’ONU, à commencer par les fameux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) mais pas seulement.

Aucun gouvernement d’Amérique Latine, aucun gouvernement africain par exemple ne semble disposé à soutenir la moindre intervention militaire en Syrie, en tout cas dans le sens où les résolutions jusqu’ici rejetées par le Conseil de Sécurité de l’ONU entendaient le concevoir.

Comment d’ailleurs peut – on vraiment s’étonner du veto russe ou chinois (quand bien même ne partagerait on aucunement les fondements des deux régimes politiques concernés), veto opposé à des résolutions dont le caractère unilatéral était trop marqué.

On notera cependant, contrairement aux déclarations péremptoires de Laurent Fabius, Ministre des Affaires Etrangères, qu’aucune proposition de résolution n’a jamais été conçue avec, en préalable, le départ de Bachar El Assad.

Le dialogue politique que l’ONU tente de promouvoir et qui devrait, à mon sens, constituer le bien fondé de la démarche de la France, n’est jamais conçu en partant de cette exclusive.

Car là est, qu’on le veuille ou non, la seule solution au drame que traverse la Syrie.

Quand on examine la question de l’opposition syrienne, que constate t on ?

Manifestement, elle est divisée et le courant sunnite islamiste, soutenu par le Qatar ou l’Arabie Saoudite, est de plus en plus prégnant dans le conseil national syrien.

Et le conseil, dont les membres sont issus de toutes les communautés du pays, mais aussi de tous les partis politiques, connaît des évolutions contrastées.

Ainsi, ce qui est devenu la coalition nationale des forces d’opposition et révolutionnaires syriennes a eu comme Président Moaz Al Khatib, fils d’un ancien imam de la Mosquée des Omeyyades, qui était partisan du dialogue avec le régime tout en considérant l’ensemble des forces d’opposition de manière égale, y compris les milices salafistes.

Moaz Al Khatib a été remplacé par Georges Sabra, un chrétien orthodoxe ancien membre d’une des tendances du PC syrien, qui se trouvait flanqué d’un Premier ministre, Ghassan Hitto, d’origine kurde, mais surtout citoyen américain puisqu’étant résident dans ce pays depuis 1980 et diplômé d’université US.

Georges Sabra a été remplacé, dès juillet 2013, par Ahmad Jarba, totalement lié à l’Arabie Saoudite et membre d’une tribu présente dans d’autres pays de la Région.

Au demeurant, Ahmad Jarba a été investi contre un autre candidat soutenu par le Qatar, Mustafa Sabbagh.

La cohésion de l’opposition est donc assez peu établie et on sent bien que les différents courants de l’opposition tentent, ces temps derniers, d’assurer leur prééminence au sein de la coalition.

Une situation qui peut fort bien servir les intérêts du régime.

Pour le reste, la solution politique, la seule qui ait un sens, semble encore bien éloignée.

Mais il est évident qu’il s’agit de la seule qui puisse mettre un terme à la situation.

Quand la France prendra donc l’initiative de relancer le dialogue entre les parties, avant qu’une force d’interposition internationale ne vienne, par exemple, assurer la mise en œuvre d’un couvre feu et la fin des combats.

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