TOURNANT EN EUROPE : L’IRLANDE VA T-ELLE ROULER À GAUCHE ?

En 2011, le Fianna Fail, au pouvoir pendant la crise, avait été lessivé, perdant 57 sièges sur 77 sortants, se retrouvant par exemple avcc un seul élu sur l’ensemble de la ville de Dublin.

Cette fois ci, l’ensemble Fine Gael / Labour Party, riche de 113 députés au terme du scrutin de février 2011, se retrouve avec 57 élus, c’est à dire qu’il en aura laissé 56 en route au fil des quatre ans d’exercice du pouvoir.

Le directeur de campagne du Fine Gael a déclaré, au terme de la publication des résultats, que le « mécontentement de l’opinion publique à l’endroit du Gouvernement avait été sous estimé » (sic).

Comme nous l’avons dit, le Labour Party a été à deux doigts de perdre son groupe parlementaire (cela commence en effet à 7 élus) et se retrouve avec le nombre de députés dont il disposait dans les années 30…

Le Fianna Fail a retrouvé quelques couleurs depuis sa défaite historique de 2011, mais, avec 44 élus, il aura finalement obtenu son plus mauvais résultat historique à l’exception du scrutin précédent.

Le Fine Gael, avec 50 élus, n’avait pas fait mieux dans la dernière période qu’en 1977, 1992 et 2002.

C’est donc une performance très moyenne pour le parti de centre droit.

L’affaire du siècle, si l’on peut dire, c’est donc bel et bien la poussée à gauche.

D’abord avec le score du Sinn Fein qui obtient 23 députés, mais aussi avec les 6 élus de l’Alliance Anti Austérité, les élus indépendants de la Coalition Independants for Change.

Le Sinn Fein a obtenu 295 319 votes préférentiels, les candidats de l’AAA 84 168 et les Indépendants pour le changement 31 365, soit un total de plus de 400 000 voix qui font clairement de la gauche radicale le troisième pôle d’une vie politique irlandaise en mutation.

Un pôle réformiste, entre Labour, Verts et Social Democrats, pourrait également avoir un avenir, mais les données ne semblent pas encore aussi simples.

Les Verts semblent en effet guéris d’une expérience gouvernementale qui les avait fait disparaître du Dail en 2011 et les Social Democrats se sont prononcés contre la pénalisation de l’avortement, toujours en vigueur dans le pays, et contre la hausse des taxes sur l’eau, organisée par le gouvernement Enda Kenny pour résorber les déficits publics.

Une eau courante qui était quasiment gratuite jusque là dans un pays qui n’est pas vert que par la grâce de Dieu mais aussi pour apprécier les douceurs du Gulf Stream et la tendance du grand courant atlantique à remplir les lacs du Connemara…

La progression de la gauche en Irlande doit beaucoup à la crise, au delà des fondements historiques anciens des forces qui la constituent.

On est sans doute assez loin de l’avant garde armée de l’IRA des années de la Révolution et de la guerre civile, mais on ne peut aussi oublier que de nombreux combattants irlandais ont participé à la guerre d’Espagne aux côtés des républicains et, surtout, que la colonisation britannique de l’Ulster a généré une opposition permanente, alimentant en militants les forces de gauche et notamment le Sinn Fein, présent au Nord comme au Sud du pays.

Le premier aspect de la poussée de la gauche irlandaise réside sans doute dans l’extension géographique de son influence.

Le Sinn Fein est en effet passé de 4 élus en 2007 (un élu sur Dublin South Central, un sur le comté de Kerry, et deux élus sur Louth et Cavan Monaghan, dans les comtés proches de la frontière avec le Nord) à 14 en 2011, soit un gain net de dix sièges, même si le cinquième élu du Sinn Fein avait été gagné à l’occasion d’une partielle dans le comté de Donegal.

Les neuf gains du Parti avaient été constatés sur Dublin South West, Dublin North West, Dublin Central, Sligo Leitrim, Donegal North East (soit deux sièges dans le Connacht Ulster), Meath West et Laois Offaly (Leinster), Kerry North West Limerick et Cork East (Munster).

Ajoutons à cela les deux sièges gagnés par le mouvement People Before Profit sur Dun Laoghaire et Dublin South Central, de deux socialistes sur Dublin North et Dublin West (Claire Daly et Joe Higgins), la réélection de Seamus Healy à Tipperary et l’on commence à avoir un paysage mouvant du point de vue irlandais même si Dublin polarisait une bonne partie des forces avec huit élus sur les dix neuf de l’ensemble pour la capitale et                                trois pour le Leinster.

Notons cependant qu’une bonne partie des 14 élus indépendants du Dail se positionnaient également à gauche ou, à tout le moins, de sensibilité de gauche, tels Luke « Ming » Flanagan (élu de Roscommon South Leitrim qui siège aujourd’hui au Parlement Européen dans les rangs de la Gauche Unie Européenne), Stephen Donnelly (élu sur Wicklow, aujourd’hui élu des Social Democrats), John Halligan (élu sur Waterford, ancien membre du Workers Party), Finian Mc Grath (élu sur Dublin North Central), Catherine Murphy (élue sur Kildare North, aujourd’hui élue des Social Democrats), Maureen O’Sullivan (élue sur Dublin North), Thomas Pringle (élu du Donegal, ancien membre du Sinn Fein) et Mick Wallace (élu de Wexford, un des animateurs des Independants 4 Change).

La plupart ont été réélus cette année.

La « gauche «  parlementaire, au sens large et hors Labour, donc, comptait par conséquent 26 élus dans le 31e Dail Eireann.

Le scrutin de 2015 aura donc été marqué par une nouvelle progression des forces de gauche.

Le Sinn Fein est le premier bénéficiaire de ce mouvement avec ses 23 élus.

Outre Eoin O’Broin, élu au quota sur le siège de Dublin Mid West (où il ne disposait pourtant pas de sortant), le parti a vu ses élus sortants conforter leur position.

Gerry Adams a dépassé le quota sur le comté de Louth dès le 6e décompte, Pearse Doherty l’a fait dans le Donegal au 8e décompte, Caoimhghin O’Caolain a été réélu dans le Cavan Monaghan au 9e décompte, dépassant là aussi le quota ; Peadar Toibin a atteint lui aussi la norme au 2e décompte dans le Meath West, Dessie Ellis faisant de même sur Dublin North West au 7e décompte, tout comme Sean Crowe sur Dublin South West, Aengus O’Snodaigh à Dublin South Central, Jonathan O’Brien sur Cork North Central, l’ex députée européenne Mary Lou Mac Donald sur Dublin Central, ou Brian Stanley sur Laois.

Martin Ferris a été réélu dans le Kerry sans avoir tout à fait le quota (à noter que sa circonscription a été redécoupée, en réunissant les deux parties Nord et Sud du comté de Kerry et en reportant sur le siège de Limerick County le West Limerick qui en faisait partie).

Quant à Padraig Mac Lochlainn, sortant dans le Donegal, il a été battu au dernier décompte, sans doute victime de la réduction de l’effectif du comté au Dail, puisque le Donegal désignait 6 élus sur deux circonscriptions en 2011 pour 5 cette année dans une seule.

Arrivé sixième en première préférence avec 478 voix de retard sur le cinquième, Mac Lochlainn a été finalement battu au 13e décompte (au grand désappointement de Pearse Doherty, leader régional du Sinn Fein) avec 184 voix de retard sur Thomas Pringle, indépendant et ancien membre du Sinn Fein.

184 voix dans un collège électoral de 117 675 électeurs !

Les sièges gagnés par le Sinn Fein lors de ce scrutin l’ont été avec une relative netteté.

Quota dépassé pour John Brady (Wicklow) dès le 2e décompte ; idem au 6e décompte pour David Cullinane (Waterford), pareil pour Imelda Munster au 10e décompte (Louth, seul comté où le Sinn Fein aura deux élus), idem pour Kathleen Funchion (Carlow Kilkenny) même si ce fut là aussi au 10e décompte ; pour Martin Kenny (Sligo Leitrim), au 13e décompte d’un comté finalement conclu en 15 ; pour Maurice Quinlivan (Limerick City) dès le 5e décompte ; soit 6 élus.

Les élus les plus « fragiles » sont Donnchadh O Laoghaire (Cork South Central), arrivé 3e sur 4 au dernier décompte, dans une circonscription où se présentait le leader du Fianna Fail, où le Sinn Fein n’avait eu que 8,2 % en 2011 et 5,1 % en 2007 ; Louise O’Reilly (Dublin Fingal), finissant dernière des 5 élus de la circonscription où se présentait également Claire Daly, ancienne députée du Socialist Party, réélue comme indépendante de gauche.

Le Sinn Fein n’avait pas présenté de candidat sur le siège de Dublin North en 2011 (même si les limites de la circonscription ont changé, Dublin Fingal y ressemble beaucoup), pour favoriser l’élection de Claire Daly.

Et nous avons également Denise Mitchell (Dublin Bay North, circonscription regroupant Dublin North East et Dublin North Central avec 5 élus au lieu de 6), élue en 5e position sur un secteur de la capitale où se présentaient entre autres Sean Haughey (Fianna Fail, député depuis 19 ans), héritier d’une famille historique de la vie politique irlandaise (son père Charles fut Taoiseach ou Premier Ministre), le Ministre sortant du Travail, des Entreprises et de l’Innovation, ancien porte parole du Fine Gael Richard Bruton et un ancien député travailliste, Tommy Broughan, l’un des animateurs du mouvement Independants 4 Change.

Pour faire bonne mesure, Denise Mitchell avait aussi l’opposition de Aodhan O’Riordain, Ministre travailliste de la Justice, député sortant.

Au 15e décompte, Denise Mitchell a été élue avec 11 348 suffrages cumulés (elle avait commencé à 5 039 au premier vote), devant l’indépendant Finian Mac Grath ( 5 878 votes de préférence mais 11 191 au terme des recomptages) et, surtout, O’Riordain, celui ci finissant avec 10 329 suffrages.

Le Sinn Fein qui avait obtenu 5,6 et 12 % des votes en 2011 sur les deux circonscriptions redécoupées, a, cette fois ic, obtenu 11,6 % et progressé de 2,9 % selon la RTE.

Enfin, Carol Nolan a été élue députée d’Offaly, élu au 7e décompte, dans une circonscription redécoupée, puisque l’ancienne regroupait les comtés de Laois et d’Offaly.

Cet ensemble, lors du scrutin 2011, avait élu deux députés Fianna Fail, deux Fine Gael et un Sinn Fein.

Le chef de file du Fianna Fail, alors devancé par les candidats du Fine Gael, était Barry Cowen, frère d’un ancien Premier Ministre.

Brian Stanley, candidat élu du Sinn Fein, avait obtenu 8 032 voix (10,8 % des voix) sur l’ensemble de la circonscription et avait élu en quatrième position au 13e décompte.

Comme nous l’avons vu, il s’est représenté sur le comté de Laois et a d’ailleurs été élu, réalisant 8 242 voix au premier décompte, soit un score de 21,2 %, très nettement supérieur à celui de 2011.

Dans le comté d’Offaly, Carol Nolan a donc rassemblé au premier tour 4 804 voix (10,9 % des votes) et l’a emporté au 7e décompte avec 170 suffrages d’avance sur le second candidat du Fianna Fail.

Face à Carol Nolan, élection de Barry Cowen et de Marcella Corcoran Kennedy, Présidente du Comité pour l’emploi, les entreprises et l’innovation placé auprès du Premier Ministre.

Mais le résultat est là : le Sinn Fein obtient deux sièges sur six sur le territoire de l’ancienne circonscription, en obtenant 13 046 voix sur 82 902 exprimés.

Le Parti progresse de 4 796 suffrages là où le nombre des bulletins valables a cru de 8 668.

Pour le Sinn Fein, 2016 marque une évolution sensible.

Avec 23 élus, le parti républicain obtient une représentation dans 22 des 40 circonscriptions du pays

Ce qui n’était jamais arrivé.

Mais il n’est pas le seul parti de gauche à avoir connu une évolution positive de son influence puisque l’extrême gauche irlandaise, réunie dans l’Alliance Anti Austérité, a obtenu six députés.

Cinq de ces élus ont été obtenus dans la région de Dublin.

Richard Boyd Barrett a été reconduit député de Dun Laoghaire (station balnéaire et port de Dublin), en obtenant 16,5 % de votes préférentiels, battant notamment l’ancienne Ministre Mary Hanafin.

Ruth Coppinger a été réélue députée de Dublin West, en obtenant 15,5 % des votes préférentiels.

Elle fut élue lors d’un scrutin partiel en remplacement du travailliste Patrick Nulty, lui même élu peu de temps après les élections générales et le décès précoce du titulaire de centre droit, Brian Lenihan Jr.

Paul Murphy a également été réélu sur la circonscription de Dublin South West (il termine deuxième élu là où il avait été vainqueur d’une partielle marquée par une forte abstention) en obtenant 9 005 votes préférentiels.

Paul Murphy, jeune politique de 32 ans, a déjà l’expérience du Parlement européen où il a siégé entre 2011 et 2014 pour remplacer le dirigeant du Socialist Party, Joe Higgins.

Mick Barry a été élu sur le siège de Cork North Central, obtenant 15,7 % des votes préférentiels et supplantant un sortant Labour.

Eliminé au 7e décompte en 2011, Mick Barry, élu cette fois au même niveau de décompte, est le premier élu de People Before Profit en dehors de Dublin.

Gino Kenny, pour sa part, a été élu dans la circonscription de Dublin South West au 12e décompte, effaçant là aussi un sortant travailliste.

En 2011, le Labour avait obtenu 30,7 % des voix, le Fine Gael 30,9 %, le Sinn Fein 10,8 % et People Before Profit 5,8 %.

Cette année, sur le même territoire, le Labour ne fait plus que 5 %, le Fine Gael se retrouve à 26,3 % (les deux réunis font à peine le score de l’un cinq ans avant), le Sinn Fein monte à 22,7 % et People Before Profit à 10,7 %.

D’un côté, deux fois moins, de l’autre, deux fois plus.

Enfin, élection de Brid Smith dans la circonscription de Dublin South Central.

Brid Smith, précédemment candidate du Socialist Workers Party (un parti d’extrême gauche d’inspiration trotskiste, équivalent du NPA en France) a été élue sans atteindre le quota, avec 35 voix d’avance au dernier décompte sur la candidate du Fianna Fail, fille d’un ancien député de ce parti.

La situation de la circonscription de Dublin South Central appelle d’ailleurs quelques observations.

En 2011, le Labour Party était parvenu en tête avec 35,4 % des voix pour trois candidats dont deux élus.

Le Fine Gael avait réalisé 23,4 % et obtenu un élu sur trois candidats.

L’alliance People Before Profit avait présenté Joan Collins, qui avait obtenu 12,9 % en premier vote et été élue au bout du 13e décompte, sans atteindre le quota de départ.

Le Sinn Fein avait obtenu un élu (Aengus O’Snodaigh), avec 13,4 % au premier vote et la confirmation de l’élection au même décompte que Joan Collins, sous les mêmes conditions.

Cette année, le premier élu de la circonscription fut le Sinn Fein Aengus O’Snodaigh (15,5 % au premier vote), suivi par Joan Collins (Independants for Change, 14,5 % au premier vote), de Catherine Byrne (Fine Gael, 14,3%).

Brid Smith a commencé à 10,2 % des votes avant de l’emporter.

Quant à l’ensemble Sinn Fein / Indépendants de gauche / People Before Profit, il pèse cette année 48 % des votes sur l’ensemble de la circonscription.

Une forme de résumé des mouvements qui affectent la politique irlandaise.

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